Caillou

Caillou,
Un caillou dans le creux de sa main.
Fraîcheur apaisante.
Une simple ligne d’horizon.
Mer et ciel s’y confondent dans la douceur d’un gris uniforme .
Cela lui rappelle la Côte d’Opale.
Une marche lente sur la plage à marée basse.
Quête effrénée de cailloux blancs et noirs comme les touches de son piano.

Fascinée par cette rudesse au creux de ses paumes devenues berceau de toutes ces pierres ;
certaines longues, anguleuses, triangulaires, trapézoïdales ;
d’autres, petites, rondes, nacrées, microscopiques.

Elle les collectionnait au fond de ses poches jusqu’à les faire craquer,
elle qui ne savait pas coudre.

Elle les empilait pendant des après-midis entières.
Elle aimait les emboîter.
Des murs, des tours, des villages entiers surgissaient de ses mains de pianiste assoiffées de construction, comme la musique de Jean-Sébastien Bach.

Il était devenu sa seule charpente, sa véritable ossature.
Elle tenait entièrement grâce à lui.

A 17 ans, elle passait 3heures par jour à déchiffrer et mémoriser les préludes et fugues du Clavier bien Tempéré dans l’édition originale Henle Verlag.

Façon radicale de fuir une scolarité insupportable.

Trente ans plus tard, elle transporte partout avec elle cette même édition qu’elle affectionne tant.
Ce même cahier bleu. Ces pages beiges épaisses, rassurantes.
Les variations Goldberg, cette fois.

Enfin,elle a osé aborder ce monument.

Elle pose la partition sur la table blanche du salon.
Elle doit d’abord voir.
Elle annote fébrilement au crayon les doigtés, l’harmonie.
Elle voit, entend et sent le mouvement de ses doigts en même temps.
Elle retourne au clavier, chante la voix de basse,
Toujours commencer par les fondations !

Elle travaille tous les soirs, 5 variations à la fois.
Elle en a lu 29 sur les 30.
Pourquoi toujours ce même arrêt, juste avant la fin ?...
Les triples croches de la 28ème variation lui font encore peur.

Elle quitte le clavier, se rassied à sa table et regarde simplement.
Elle se retrouve en Côte d’Opale à trier ces milliers de petits cailloux, patiemment, un à un.

Et si elle faisait pareil avec ces triples croches si noires et si serrées sur ce papier beige, comme le sable...

Muriel De Lodi

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