L’animal sur l’île

Même sur une île déserte inconnue, extrait de son quotidien, il est difficile de quitter ses habitudes. Dès la première nuit, mon chat et moi avions tout naturellement retrouvé notre place l’un près de l’autre, plus exactement lui contre moi, tout d’abord enroulé sur lui-même puis se dépliant progressivement pour atteindre le matin l’extension maximale, tout en gardant un contact rapproché avec mon flanc. Si l’animal s’accommodait depuis toujours parfaitement de mes mouvements, j’avais dû pour ma part accepter de tolérer cette présence douce mais obsédante. Mais sur l’île, ce léger agacement avait fait place à un accueil franc : j’admets que son insistance sournoise à s’allonger sur moi m’arrangeait bien.

Cependant, j’observai que son comportement subissait quelques modifications, tant en journée que la nuit. Désormais libre des limites de mon petit appartement, il commençait à faire l’impasse sur sa sieste d’après-souper (elle m’avait toujours semblé incongrue, avant le coucher). De même, il semblait sensible à l’insomnie vers le milieu de la nuit, lui qui d’ordinaire dormait d’une traite jusqu’à mon réveil. On peut à juste titre se demander : n’était-ce pas moi qui dormais moins bien et qui dès lors pouvais constater les agissements de mon chat, inchangés mais simplement ignorés jusqu’ici ?

La réponse me fut donnée le soir où je l’entendis décliner mon invitation à venir se coucher, quittant les lieux promptement. Je l’attendis toute la nuit, de pleine lune comme il se doit. Pour la première fois, son absence me frappa, j’eus froid, les bruits de la forêt me parurent plus forts, la mer aussi plus menaçante. Au petit matin, il réapparut, miraculeux, triomphant. Je lus dans ses yeux l’ivresse des odeurs décuplées par la nuit, la griserie de se perdre dans l’infini des branches, la crainte et l’envie de l’oiseau nocturne aperçu. Je sus que désormais, je devrais me déshabituer de mes nuits avec lui.

Sandrine Gossuin

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