L’île aux crabes

Table

Chapitre 1 : Une bouteille à la mer

Chapitre 2 : Ce que j’emporterais

Chapitre 3 : L’étranger

Chapitre 4 : Le loup

Chapitre 5 : Et Dieu ?

Chapitre 6 : La vie est un enjeu

Chapitre 7 : Auto-louanges

Chapitre 8 : Poésie

Chapitre 9 : Journal


Chapitre 1 : Une bouteille à la mer

Il y a deux ans que j’ai débarqué sur cette île, au milieu de nulle part et dont je prononçais le nom avec crainte. Je ne l’avais pas imaginée et j’ignorais que j’y accosterais un jour.
Un monde pas du tout hostile, ni sauvage, simplement différent, particulier, hors normalité.
Nombreux sont les autres qui n’y viendront jamais, exclus du cercle.

Je suis bien sûr sur mon île, dans mon île, l’île est en moi et je me demande vraiment si je la quitterai un jour.
Car au fond de moi, je suis parvenue à une telle sagesse, un tel détachement vis à vis des choses – sentiment inconnu jusqu’alors – que l’île est le bon endroit.
Malgré l’exiguïté de mon corps, ce désert occupe un espace immense, chaleureux. Je faisais un avec lui.

Pourquoi, alors ai-je lancé ce billet à la mer ?
Peut-être, qu’au bout d’un temps, plus ou moins lointain, le besoin de l’autre se ferait-il sentir ?
Le besoin d’échanger paroles et sensations m’ont poussée à le faire ?
Les biens qui procurent ce confort quitté ne me manquent pas. Ce qui risque de poser problème est d’ordre mental.

Peut-être qu’une simple réponse me suffirait...


Chapitre 2 : Ce que j’emporterais

Le coffre indien métallique, rouge, aux grandes fleurs peintes, avec ses deux fermetures solides renfermerait tous les trésors à emporter.

Je sais que je resterai longtemps sur l’île et que le temps sera long. Il me faudra de quoi dessiner, créer ; crayons de toutes origines, de toutes tailles, aux habillages à histoires, avec gomme, sans gomme, des fins, des plus costauds... Mais pour les avoir tous un jour utilisés, et puisqu’il me faudra en sacrifier certains, j’abandonnerai ceux à la mine rigide, sèche, à peine lisible, celles qui ne glissent pas à la vitesse de mes pensées. Ces crayons qui crissent sur le papier comme le faisait, certains jours, les craies sur les tableaux d’école. Quand elles ne glissaient pas, silencieuses, ces craies, elles criaient à percer les oreilles, à électrolyser les dents.

Bien sûr, ce premier bagage va en entraîner d’autres, comme une réaction en chaîne !
Il faudra plusieurs taille-crayons – plusieurs pour pallier leur usure – pour éviter que l’écriture meure d’un coup. Ce serait une immense frustration, une grande détresse.
L’envie me prendra certainement de mettre de la couleur dans mes écrits, de les illustrer, même de ne faire que dessiner quand l’écriture se fera trop éreintante.
Je mettrai donc dans ce grand coffre, des pastels gras ; les secs devront, eux aussi, rester loin de moi parce qu’ils ne peuvent survivre sans leur verre protecteur et que le vent violent qui se lève parfois sur l’île, emporterait leurs poudres fragiles comme des cendres.
Enfin, il me faudra des rames de papiers de toutes dimensions, de toutes trames, de toutes nuances aussi : feuilles vierges ou glanées de ci-de là au fil des trottoirs.
Les créations n’en seront que plus riches, plus vivantes.
Trouverais-je là-bas des choses à recycler ?
Là, ce serait le bonheur fou !

Ensuite, dans les interstices de tout ce bazar, des colles, des pinceaux, ces ciseaux, des ficelles de couleur, des cartons, un poinçon, une grande aiguille trouveraient place.
J’aurai ainsi de quoi créer en toute tranquillité, sans être interrompue par les autres.
Et quand tout aura été utilisé, ce sont les créations qui prendront place dans le coffre.
Tout aura été prétexte à écriture, à dessin...

Et si un jour, je quittais l’île fouillant dans ce coffre à trésors, je goutterais pendant de longs moments le bonheur de mon île déserte.


Chapitre 3 : L’étranger

Tout à coup, je l’ai aperçu.

Longue silhouette bleue dont n’émergeait que son regard. Regard aussi profond que la mer qui nous cernait. Je m’y suis engloutie.
Était-il produit de mes rêves ou réel ?
Dégageant son long turban, la blancheur de ses dents recueillait le soleil.
Je l’avais espéré depuis si longtemps ; l’idée de solitude qui s’était ancrée en moi, faisait place à l’accueil chaleureux.
Il ne pouvait être perdu, lui, le touareg.
Avait-il aussi choisi l’île ?

Il avait l’expérience de l’infinitude des déserts, il ne tolérait que le silence troublé seulement par les blatèrements des bêtes et les huissements des rapaces.
Il ne troublerait pas mes jours, mais me raconterait la nuit et ses étoiles ; celles-là mêmes qui guidaient ses méharées interminables vers d’autres régions lointaines. Il ne franchissait aucune frontière : le désert était infinitude.
Il m’apprendrait la confiance du jour et de la nuit, la recherche de l’eau, les serpents dangereux, les lacs salés qui allaient à la mer, le khamzin, la façon de rendre le thé aussi léger que l’air ; la première tasse amère, la deuxième douce et la troisième suave comme la mort, disait-il.
Et aussi peut-être, la manière d’envelopper son corps dans son long chèche teinté d’indigo pour son dernier repos dans le sable.

Quant à troubler mon âme, ce serait une autre affaire, délicate, peut-être douloureuse. Que deviendrais-je s’il venait à disparaître comme il était apparu en silence. Ma solitude virerait-elle au cauchemar de l’absence ?


Chapitre 4 : Le loup

Je l’avais entr’aperçu à travers les buissons de la butte, fourrures grisâtres, en mouvement furtif.
Se sentant observé, lui aussi, l’animal avait disparu lentement, très lentement.
Au petit jour, il avait réapparu, se rapprochant même de moi.
Avait-il besoin de présence, d’affection ou de nourriture ?
Le loup me fixait de ses yeux de lumière, moi, me rappelant qu’il ne fallait jamais fixer l’animal dans les yeux.
J’étais assise, cela l’a conforté : je ne voulais pas le dominer.
Nous cherchions l’un et l’autre un rapport d’égalité, de confiance.
Dans ses yeux de lumière revivaient mes chiens passés.
Il est reparti, revenu après une autre nuit, cela, plusieurs fois de suite.
Depuis qu’il s’est lové contre moi, une douceur infinie s’est installée, un moment de grâce, une éternité de bonheur. J’enserrais la plénitude dans mes bras.
Celui qui, jamais, ne s’est perdu dans le pelage de son chien ne peut comprendre cet échange muet, intense, complice.

On se parlait du regard, Ah ! Ces yeux tour à tour rieurs, interrogateurs, gourmands !
On se partageait les restes, alors ses lèvres ourlées frémissaient.
On parcourait de longues distances, pieds et pattes au bord de la mer.
Je supposais qu’il avait quitté une meute trop bruyante, trop querelleuse entre mâles et qu’il était venu chercher le calme et une solitude semblable à la mienne ; parfois il s’en allait seul, goûtant à pleines mâchoires, sa liberté. Je retrouvais la mienne.
Tête contre tête, qu’échangions-nous ?
A quoi pensait-il quand il sentait contre son front, les palpitations de mes veines ? Avait-il un rêve ? Me laisserait-il deviner ?

J’étais seule, à cette époque de l’année, l’homme bleu était à la recherche de provisions.
Le loup allait-il accepter l’autre présence ?
Peut-être s’affirmerait-il mâle dominant ?
Deux solitudes s’accordaient.
Trois, cela donnerait quoi ?


Chapitre 5 : Et Dieu ?

Je n’ai pas envie que Dieu se mêle de mon histoire, s’insinue insidieusement. C’est toujours ainsi : il commence à phagocyter les cerveaux pour en remplir les âmes.
J’étais soulagée que Jamal soit le touareg animiste.
Nous pourrions louer la nature en toute liberté, en toute confiance sans avoir à redouter des querelles nocives sur la cohabitation.

Il n’était pas un jour où nous ne rendions hommage, à notre nature, immense matrice.
Pour lui, c’était surtout le ciel et ses étoiles à qui il vouait un culte infini car, me disait-il, elles le guidaient, la nuit, sur le bon chemin, lui évitant, dans ce désert hostile aux autres, une déroute mortelle. C’étaient ses fils de vie, à lui. Il n’avait nul besoin de dieux imaginés et cela renforçait encore notre complicité. Un autre lien vous reliait.
Je me suis mise, alors, à penser à ma grand-mère Victoire. On l’appelait lorsqu’un mourant arrivait au bout de son chemin ; Victoire, assise à côté de lui, cassait de ses mains élevées au dessus du corps, les fils de la vie : Parque des temps modernes.
Le mourant s’en allait serein.
N’est-ce pas là, un beau rite, lourd de sens ?

Les curés détrônés d’une place qu’ils estimaient leur être réservé, la traitait de sorcière.
Je revendique haut et fort, cette filiation, je me déclare sorcière.
Ainsi, il nous suffisait, l’homme bleu et moi de célébrer cette mer qui nous rafraîchissait quand nous étions desséchés, ses poissons pêchés, le sable si doux à nos pieds, les buissons fertiles, le palmier et ses fruits.

S’il nous arrivait de chasser un animal, nous rendions d’abord hommage à cette nature généreuse.
Cette nature, élevée au rang de déesse universelle, créatrice de tout, dispensatrice de multiples bienfaits.
On n’allait pas tout bouleverser, tout désordonner pour lui supplanter un personnage qui ferait se reposer nos âmes sur lui.
Nous perdrions notre conscience individuelle, notre raison d’exister par nous-mêmes. Nous rejetions cette facilité lubrifiante, cette fatalité. Toute religion est conservatrice.
Le loup marquait son accord, ses yeux brillaient davantage.


Chapitre 6 : la vie est un enjeu

Un soir, alors que nous scrutions le ciel et qu’il versait le thé à la menthe, j’ai dit : « La vie est un enjeu, je ne sais pas lequel. »
Qu’étions-nous devenus depuis que vous vivions sur cette île ?
Quel avait été l’enjeu de nos vies respectives ?
Jamal réfléchit longuement avant de briser le silence. L’enjeu, pour lui, apparaissait simple : « Toute ma vie, il me faut être en accord avec la nature, ne faire qu’un avec le désert et y mourir. »
Il se tut et attendit mes paroles ; j’étais figée, ne sachant par où commencer.

L’enfance, je l’avais vécue heureuse, pleine, remplie de bonheurs. Après mes études, il n’a fallu prendre ma vie en mains ; seule à décider, du moins je le pensais. Le travail, la maternité à assumer, plus difficile, plus subtile : être présente, veiller à, soigner, conduire ici et là, consoler, conseiller, nourrir, faire rire et coordonner le tout. Shiva aux bras multipliés.

Tout cela ne me laissait guère de temps à moi, j’étais phagocytée par ma tribu.
Le temps a passé, ils sont partis mais en restant là. J’ai commencé à porter mes morts.
Je suis devenue le dernier rempart.
Ce rempart a failli s’écrouler sur les coups de butoir des crabes.
Après avoir rempli les différents contrats, j’ai fui.
J’ai pris mon « moi » en main, je le tiens en grande estime. Chaque jour, je lui octroie un petit « bonheur ». Ma fuite sur l’île était la seule solution.
L’homme bleu s’était assoupi devant tant de complexité ; le loup n’avait pas bronché.
Décidémment, la vie au fond, c’est quelque chose de sérieux.


Chapitre 7 : Auto-louanges

Dans mes rêves ; le loup m’obsédait. En être un, même peut-être la femelle dominante, celle qui seule peut engendrer, guider la meute, maintenir sa cohésion, fixer le territoire et le défendre.
Malgré ce totem que je traîne depuis mes 12 ans ; celui qui m’a été donné, lorsque, toute jeune, je courrais les grands espaces du camp scout : chevrette spitante !
On est loin du loup sauvage.
Quoiqu’un lien existe entre eux !
Si j’ai été longtemps « chèvre », maintenant je ne veux plus être mangée ni par le loup, ni par personne, d’ailleurs.
Au film des ans, me voilà devenue louve.
D’ailleurs, n’ai-je pas chassé tellement qu’on m’a surnommée « Gengis Khan ».
C’est vrai qu’il était mon arrière-arrière-arrière grand père, que les steppes arides et désertiques m’ont toujours hantées, fascinées.
J’ai vu des miniatures orientales le représentant à cheval, près de sa yourte : je ne me trouve pas une grande ressemblance avec lui !


L’île aux crabes

Île aux rivages caillouteux
Bordée de sable blond
Et
Les crabes envahissants
Pelotonnés dans sa chaleur.
Buttes buissonnantes
Avec
Au centre, le palmier phœnix
Quelques fruits tombés ce matin
Et, plus au loin
La caverne rafraîchissante
L’eau d’une source paresseuse
Et par dessus,
Cette solitude
L’aigle royal en chasse effrénée
Île vierge,
Piège à affronter
Douceur et sauvagerie
Rêve réalisé
Soudainement
Et ces crabes toujours là.


Journal
Décembre 2012 – janvier 2013

Vendredi 7.12.2012

14h30
Ai accosté le matin sur l’île – pas de panique, elle a l’air accueillante – pas de bruits – pas de falaises terrifiantes. Quelques rochers descendent doucement vers l’eau – petite crique recouverte de sable. Il fait encore jour.
Ai vidé la malle rouge – pas trop cabossée – elle a bien supporté le voyage et l’eau.
Premier problème : où ranger tout le matériel et surtout les fragiles rames de papier ? Pleut-il souvent ici ?
Faire rapidement une étagère en mettant à profit les techniques scoutes ! Donc partir à la recherche de bois.

20h30
Tout est étalé par terre ! Il reste un peu de café dans le thermos – suis exténuée – envie de dormir.

22h30
Impossible de trouver le sommeil. L’excitation du voyage sans doute et, un peu d’angoisse face à cet environnement inconnu. Les palmes du palmier grésillent.

04h00
Quelque chose m’a réveillée – objet tombé du ciel ? animal ? Pas commencer à faire tourner le manège mental ! Fermer les yeux et dormir.

Mardi 11.12.2012

09h00
J’ai récupéré malgré ces nuits hachées. Chaque matin, la corvée eau pour le petit déjeuner et découvrir davantage l’île. S’habituer et laisser couler les jours. C’est arrivé tout seul !
Économiser les vivres, les diviser en portions journalières. Après je compte sur la nature généreuse pour pourvoir à ma faim.

14h00
Construction de l’étagère avec les cordes et les bois flottés ramenés de mes promenades.

18h00
Trouvé dans les affaires étalées un petit calendrier qui étale sur ses feuillets en accordéon six années consécutives ! Je suis sauvée de la perte du repère temps. Faudra pas oublier de pointer chaque jour passé. Ne pas s’attarder à décrire tous les jours les tâches répétitives.
Dans le fond de la malle, une vieille toile cirée sera utile pour protéger l’étagère en cas d’intempéries.

Mardi 25.12.2012

Jour de Noël sans sapin ni lumière et découverte d’un manguier dont les fruits sont suspendus comme des boules de Noël ! Je m’en gave tant il y en a.

Dimanche 30.12.2012

Étendue sur l’aplat près du palmier, plongé dans mes rêveries, un torse apparaît. La silhouette gravit le monticule sableux, s’allonge. Apparaît une longue robe bleue enveloppant entièrement l’homme. Je n’aperçois de son visage que ses yeux. Catastrophe annoncée ?
Suis allée à sa rencontre – devant moi, il dénude son visage, me sourit, dit s’appeler Jamal. C’est un touareg venu des environs de Gadames.
Pourquoi, ici, comment ?
Quelques bribes d’arabe et le langage des mains et le courant passe.

Lundi 31.12.2012

Quelle chance d’être ici, loin des bruits agressifs du réveillon, des pétards stupides et inutiles. Je savoure ce calme – l’année bascule tout aussi bien ainsi.

Mercredi 16.01.2013

Tout se passe très bien avec Jamal – il prépare le thé et moi les repas. Il tente de faire pousser des pieds de menthe et quelques légumes dont il avait gardé les graines.
Il prépare son départ, silencieux, décidé, à la recherche de nourriture – loin ? pour combien de temps ? Il hausse les épaules à mes questions ! Le temps n’existe pas pour lui.

Samedi 19.01.2013

17h00
Il est parti, je me retrouve seule. Faudra s’habituer à ne plus communiquer qu’avec la mer, la nature.
Déjà un vide à combler. !!
Chaleur torride – je dessine les baies superbes des buissons – trop de détails.
Mouvement dans les buissons.
Qui rode depuis plusieurs jours et repart la nuit venue. C’est le même pelage gris, un loup ?
Il approche, moi à quatre pattes comme lui – séduction ? Il vadrouille à gauche, à droite, renifle mes quelques biens. Ces émotions m’ont fatiguée – je l’étends sur l’herbe sèche, il arrive en hésitant et se love contre moi, sorcière de l’île !
Miracle de l’homme et de la bête.

20h00
Il fait nuit noire – pas de lune.
Je retourne, accompagnée du loup, sous mon palmier pour dormir. Bonheur et plénitude.
Comment cela se passera-t-il au retour de l’homme bleu ? Demain est un autre jour ! Chasser cette question.

Vendredi 25.01.2013

Fortes pluies et orage la nuit passée. La toile cirée a tenu bon – mes papiers sont quasi intacts. L’eau a dépassé la butte pierreuse et les premiers buissons. Beaucoup de fruits à terre que je ramasserai cet après-midi – les mettre sécher ou les cuire afin d’avoir quelque nourriture pour les jours à venir. Il fait plus frais. Le loup a apporté deux poissons de la crique.

Dimanche 27.01.2013

Rien de particulier toute cette semaine écoulée. Je constate que je passe pas mal de temps à chercher des réponses à des questions existentielles, à l’importance et au rôle de l’art. Faudra que je couche tout cela sur papier.

Monique Paul

Recevoir notre Newsletter

Debout les mots !

ImagiMots !