Le septième jour

On était samedi sur la Terre. Un instant plus tôt, Dieu contemplait le monde qu’il venait de créer. En artisan consciencieux, il y avait mis tout son cœur. Brelock Malbes, inspecteur « qualité » devenu directeur de production, n’aimait ni les dieux ni les travailleurs. Il était entré dans l’atelier. Son œil de morue scrutait froidement le travail divin à travers une loupe graisseuse.

—  Pas conforme aux normes !

Il jeta le monde à la poubelle.

—  C’est un produit fini !

Il ricana, puis en claquant la porte :

—  Vous êtes viré !

Dieu restait muet malgré sa bouche ouverte. Il tourna son regard vers la poubelle. La sphère, pas plus grande qu’une boule de billard, palpitait en tournant doucement sur elle-même. Le choc avait provoqué quelques courts-circuits irradiant la surface fêlée. Un liquide rouge et une odeur de brûlé s’en échappaient. Six jours qu’il s’énervait dans son atelier sur ce monde qui trônait maintenant parmi les papiers chiffonnés et les vieux chewing-gums !

Il fit jouer sa carte à puce dans la pointeuse. Le sas s’ouvrit. Au vestiaire, il prit son pardessus râpé dans l’armoire grise, grasse, métallique, poussiéreuse, il rajusta son béret et hissa sa divine carcasse dans la fin du jour. Dehors le souffle de l’autoroute s’insinuait partout. Les camions grondaient comme de grosses vagues qui s’écroulent dans la tempête et disparaissaient en gerbes d’eau, avalées par une plage de bitume.

Dieu marchait. Sa paie en poche pesait contre sa cuisse. Parfois sa main faisait tinter les pièces. La lanière de son sac en gros cuir fatiguait son épaule. Il y sentait la présence de la sphère récupérée dans la poubelle. Elle risquait de mettre le feu à l’atelier. Dieu n’avait pas eu le courage de l’écrabouiller comme tous ces petits pois à midi à la cantine. Le règlement stipulait qu’aucun monde en création ne pouvait quitter l’atelier. Dieu avait pourtant enveloppé son œuvre dans un tissu et l’avait rangé avec ses outils dans son sac. Le pardessus dégoulinant, il parcourait la rue du hameau pour rejoindre son « royaume », comme disait Brelock, le royaume des courants d’air, une cabane au bout de la rue, là où le macadam n’avait pas encore colonisé la route en cul-de-sac. Derrière lui se dressait la fabrique industrielle Paradix battue par une pluie coriace. Le hameau tenait dans cette rue unique : deux rangées de petites maisons, quelques commerces, une chapelle, le tout adossé à l’autoroute, au milieu de nulle part.

Le temps d’une mode, les mondes avaient été fort courus. L’industrie s’était emparée de la chose, trouvant la manière de créer des mondes en série. La profession de dieu s’en trouva dévalorisée. Le marché croulait sous les mondes soldés, invendus et frelatés. Les dieux étaient réduits à travailler pour des mies de pain, et parfois même le dimanche – ce qu’ils détestaient par-dessus tout.

Dieu échappait donc cette fois-ci au travail dominical. Adieu Paradix pour l’éternité, se disait-il, la bonne affaire ! Les conditions de travail sont devenues épouvantables. Ces derniers mois, on a dû ressusciter d’urgence plusieurs dieux qui s’étaient tués à la tâche.

Pour la première fois de sa longue vie, Dieu poussa la porte du bistrot, en face de la chapelle, au milieu de l’unique rue du hameau. Ses grosses paluches se posèrent sur une table grasse, grise, écaillée, poussiéreuse. Il commanda une eau-de-vie, puis il porta le petit verre à ses lèvres et il trouva que cela était bon. Un petit rien, une sorte de pressentiment plana derrière le rideau déchiré. Dieu se dit qu’il était au chômage, qu’il méritait bien un peu de repos à son âge et il commanda un deuxième verre en en sortant de son sac le globe bleu, son carnet de bord et une grosse gomme, alors que les gouttes de pluie frappaient la vitrine.

Samedi
Est-ce grâce à ce breuvage transparent ? La vie pétille dans chacune de mes cellules. Je tiens entre mes mains ma dernière création, quasi copiée-collée du monde d’ici, mais je ne veux plus que les humains y vivent ! Je m’absorbe dans l’atmosphère ouateuse de ce monde blanc bleu gris, je pénètre les niches où la vie nait, se reproduit, se déploie, malgré le geste iconoclaste de Brelock.
Ah, combien est méchant est l’être humain ! Je vais l’effacer de la surface du sol, car je me repens de l’y avoir fait apparaître.

Dimanche
Réveil au bistrot. Devant le journal du dimanche je me glace. Entre deux faits divers routiers, j’apprends que je suis porté disparu et probablement mort, que ma cabane s’est perdue dans un effondrement de terrain et qu’au fond du trou coulerait une ancienne rivière souterraine réanimée par les pluies diluviennes. Qu’importe ! Je suis bien ici, rien ne manque, ce lieu est magique, le Bourdieu. Personne ne sait que je suis ici et personne ici ne sait qui je suis.

Lundi
Jour de fermeture. J’aide la patronne à nettoyer les cinq tables, le bar et les toilettes. Je serai enterré mardi à la chapelle, juste en face. La gazette parle de mes funérailles. Quelques mots à peine. La chorale chantera Requiem aeternam deo
.

Mardi
Je suis très déçu : presque personne à mon enterrement. Et ces petites vieilles qui chantent extrêmement faux ! Je sors avant la fin de la cérémonie, enjambe les flaques et me noie dans l’eau-de-vie.

Mercredi
Une tempête se déchaine, à se demander si l’océan s’est pulvérisé dans l’atmosphère. A propos de sphère, la petite boule bleue tourne toujours. Mon coup de gomme a effacé toute trace humaine. Ce monde me fascine de plus en plus. J’y plongerais tout entier. L’eau-de-vie attise ma soif. La pluie clappe sur le trottoir. Je sors pour la laper. Il y a là un chien blanc qui me considère de haut.

Jeudi
La rue s’est transformée en rivière. Un banc de saumons me salue et va se reposer dans les lagunes de Paradix. Marie-Claire, dite Brizy, la patronne du Bourdieu, a quitté les lieux - dieu merci ! - la sonnerie de son téléphone portable me rendait fou. Le chien blanc me tient compagnie.

Vendredi
Dernière bouteille, après je suis à sec. Enfin, pas tout à fait, car il y a quatre-vingt centimètres d’eau ici ; les tables se mettent à flotter. Toute la plaine baigne dans l’inondation. Il n’y a plus vraiment de courant, mais des vagues. Un homme en barque me crie de l’accompagner. Quand les rats quittent le navire… lui réponds-je, imbibé comme une éponge, mais pas le temps de finir ma phrase qu’il a déjà disparu dans un remous. Il ressemblait très fort à Brelock.

Samedi
Je jette une bouteille à la mer. Ce con de chien me la rapporte. Les humains sont tous partis. Bon débarras !

Dimanche
Les chaises de la chapelle sont à la dérive dans la rue. Le hameau abandonné erre dans la mer. Je cherche partout une casquette de capitaine.

Lundi
Tout se mêle. Tout se dépouille ; la nuit s’enfonce. J’ignore si le soleil se lèvera encore, si je serai là pour le voir.

Mardi
Accostage réussi. Le hameau s’est accroché à quelque chose de fixe. Quoi ? Je ne sais au juste.

Mercredi
Je rêve que Brelock m’accuse de trafic de mondes. Je m’éveille nu sur une plage vierge. Seule preuve du passé : mon carnet de bord que je mets à sécher au soleil. Où est ce monde miniature ? Il me manque.

Jeudi
Je retrouve ma cabane presque entière, comme si elle m’attendait, et je joue les Robinson.

Vendredi
Impression d’avoir dormi des siècles. C’est la nuit. Des paquebots passent au loin. Trois étoiles griffent le ciel. Ce n’est plus un souci pour moi. Le ciel cicatrise tout seul. Une peau noire recouvre les griffes blanches. Tout cela dans l’ordre, le calme et la volupté.

Samedi
J’en suis sûr maintenant : j’y suis et j’y reste. Ici, c’est mon monde à moi, celui que les humains ne voulaient pas. Par quel miracle y suis-je parvenu ? Je l’ignore. Je t’aime petit monde à moi que Brelock avait jeté aux ordures ! Je décrète qu’il n’y aura plus qu’un jour dans la semaine : le dimanche ! Pas un humain en vue, mais ces paquebots, toujours plus nombreux…

Le soir était venu en ami. La masse de l’océan se mariait en noir avec le ciel infini. Dans le chuchotement des vagues se glissait un gémissement. Pas à pas Dieu s’en approchait, évitant les épines et les crabes violonistes. Il y avait là un chien, un être soumis, obéissant à la race humaine. Dieu lui parla avec des mots doux. Le chien lécha le creux de sa main. Un feu rougeoyait non loin. Dieu s’emplit longuement les poumons d’air tiède, expira, puis partit se coucher avec le chien sur son lit de fougères.

Une voix extirpa Dieu de son sommeil. Un ton aigrelet et la viscosité de l’accent anglais.

—  Vous êtes encore vivant ?

Brelock Malbes avait catapulté cette phrase dans les oreilles divines, soudain bourdonnantes comme des cloches de Pâques. Une casquette en tissu écossais donnait au directeur l’apparence d’un oignon bigarré. Dieu recroquevillé à même le sol devant le Bourdieu se frottait les yeux.

—  Je croyais que vous étiez un dieu sérieux. Vous ne buviez pas avant.

Dieu balbutia quelques borborygmes incertains. Des camions gros comme des paquebots vrombissaient sur l’autoroute. Un appel de phare gicla dans la nuit, illuminant le ciel un instant. Pour y répondre, la sirène hurlante d’un coup de klaxon. Dieu se rendit compte qu’il avait réintégré le monde originel, avec les humains. Le chien avait disparu.

—  Je vous rengage. Une commande urgente. Un écrivain juif exalté qui veut écrire le Livre avec « l » majuscule, un soi-disant futur best-seller, la Bille bleue ou quelque chose du genre. Il lui faut un monde, as soon as possible !

Dieu cherchait à tâtons son sac et sa carte pour la pointeuse.

—  Vous pourriez rafistoler le monde que j’ai jeté à la poubelle.

—  Euh … oui … je … d’accord… mais demain…

La bouche du Créateur était rouillée. Le sang cognait dans ses tempes. Il s’était redressé, la tête courbée.

—  Je sais, dit Brelock, demain c’est dimanche, mais vous vous prenez pour qui à la fin ?

Dieu poussa un juron. N’avait-il pas créé l’humain à son image ? Ne lui avait-il pas demandé de se multiplier, de peupler le monde et de le dominer. Voilà qu’il dominait le Créateur lui-même !

Frédéric Soete

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