Une bouteille à la mer

Texte 1. Une bouteille à la mer

« Ici il fait gris, il fait froid.
Mon seul compagnon est un pull col roulé qui me tient chaud.
Je vais sur l’autre versant ramasser du bois pour faire du feu. Je voudrais que les rares bateaux qui passent au large puissent voir ses flammes, qui seraient grandes et attirantes, mais la pluie incessante les étouffe presque aussitôt, me laissant transie, grignotant un minuscule poisson à moitié cuit !
Dans les restes échoués du naufrage, il y avait cette bouteille et les pages encore vierges du livre de bord.
Il y avait aussi une belle cargaison de pierres précieuses que j’ai pu ramener à terre. Elles vous attendent, et moi aussi. »

Texte 2. Qu’emporteriez-vous sur une île déserte ?

« Partez sur une île déserte ! Vivez une expérience inoubliable pour quelques jours, quelques semaines… Ou pour toujours, si vous vous perdez ou si personne ne vient vous réclamer. »
C’était le dernier trip à la mode. On payait un forfait unique, tout en ne sachant pas vraiment quand ni comment, et dans quel état, on reviendrait.
La promesse d’un grand frisson, mais sous le contrôle du tour-opérateur.

La publicité s’affichait sur toute la vitrine de l’agence de voyages et, dès que j’avais franchi la porte, un employé inoccupé m’avait débarrassée de mon manteau et installée dans un fauteuil confortable face à son bureau, puis il s’était mis à pianoter agilement sur son clavier d’ordinateur en assurant qu’il voyait exactement ce qu’il me fallait.
Je voulais la paix, le calme absolu, loin de ces hordes de touristes, retrouver ma part sauvage dans un décor paradisiaque ? Cette île était pour moi.
Il leur restait encore quelques possibilités pour cet excellent « produit » qui faisait fureur.

—  Attendez, voir… là, nous pouvons vous proposer un naufrage-accostage le 15 avril. Croyez-moi, c’est le moment idéal. La saison des cyclones est passée, il ne fait pas trop chaud et vous verrez des bans de poissons magnifiques !

Nous étions maintenant le 8 avril et, comme d’habitude, j’avais laissé le temps filer.

Mes préparatifs pour ce voyage s’étaient jusqu’à présent limités aux vaccinations de rigueur pour ces latitudes ainsi qu’à quelques séances de musculation dans une salle de fitness pour parer à toute éventualité et à deux ou trois visites à la piscine pour mesurer mon endurance. Tout cela n’était pas très concluant, mais ce qui me préoccupait avant tout c’était que je n’avais pas la moindre idée de ce que j’allais emporter.

À l’agence, ils s’étaient montrés assez évasifs.

—  En journée, il fait 25 à 30 degrés au bord de l’eau. Un peu plus si vous vous enfoncez dans l’île. Les nuits sont douces, mais il peut y avoir de violentes averses durant celles-ci.
N’emportez que le strict nécessaire, ou, si vous préférez, n’emportez que ce que vous estimez devoir emporter.

Avec ce genre d’info, je n’allais pas très loin et je ne devais pas compter sur mes amis et mes proches pour me conseiller car ils trouvaient cette idée d’aller s’échouer sur une île déserte tellement désolante qu’ils s’étaient rapidement désolidarisés de mon projet.
Sur le sol, j’avais disposé une cantine d’environ un mètre de long sur 60 centimètres de large et 45 centimètres de hauteur, une valise à roulettes et un sac de marin étanche.

La cantine avait le plus grand contenant mais était intransportable une fois sur la plage. Avec la valise, je pouvais emporter plus d’affaires qu’avec le sac de marin, mais ses roulettes étaient-elles adaptées à un relief accidenté ? Quant au sac de marin, il résisterait sans doute mieux à la pluie et à l’humidité, mais des rongeurs auraient tôt fait de le lacérer.

Je laissai ce choix à plus tard et m’obligeai à penser au contenu.
Qu’avais-je ici qui valait la peine que je l’emporte ?

Je pouvais prendre mon couteau suisse.
C’était un fidèle allié qui ne me quittait jamais, pour éplucher un fruit, ouvrir une boîte ou une bouteille, fixer une vis, couper,… et qui m’avait bien souvent dépannée.

Du coup, je pensai qu’il me fallait aussi quelques outils : une scie, un rabot, un marteau, un ciseau à bois.
S’il n’y avait vraiment aucune infrastructure sur place et que je devais construire un abri, il valait mieux que je sois un peu équipée. De la corde pourrait également se révéler bien utile.

Pour dormir tranquille, j’emporterais ce hamac en toile hyperlégère qui se pliait comme un K-Way et que je n’avais jamais utilisé. J’y ajouterais mon vieux sac de couchage mauve, bien épais et doublé en coton. Et pour compléter l’ensemble, une couverture moelleuse. Peut-être la bleue qui était chez mes parents.

Quoi d’autre ? Ma lampe frontale, des boîtes d’allumettes, un chapeau à larges bords pour me protéger du soleil, une trousse de premiers secours, de la crème solaire indice 50 et du répulsif anti-moustiques et autres bestioles…

Texte 3. Portrait de votre île en forme de poésie

C’est un amer, une émergence de terre et de pierre
où vivent à l’année des lapins, trop nombreux.
Autour d’elle, qui se cramponne fièrement malgré sa petite taille,
l’eau bouillonne, se fracasse contre les rochers qui la ceinturent.
S’y rendre est une idée, une envie.
Y accoster est une épreuve.
Y passer la nuit, un privilège.

Texte 4. Fabriquez votre Vendredi, celui que vous rencontrerez sur votre île

Après cinq jours à errer affamée et assoiffée au gré des sinuosités de mon île dont je n’arrivais toujours pas à comprendre la géographie, je crus percevoir, ce matin-là, sur la droite, un mouvement furtif. Quelque chose qui n’avait rien à voir avec les animaux, plutôt pacifiques d’ailleurs, dont j’avais croisé la route auparavant. Cela tenait plus…de l’humain.
Tour à tour, la peur et le soulagement me submergèrent alors que je restais plantée au milieu du sentier, incapable d’émettre le moindre son pour appeler ou pour intimider.

Texte 5. Décrire l’animal que vous rencontrez sur l’île ; il parle

Apparemment, le feu ne lui fait pas peur, mais il l’intrigue.
La première fois qu’il m’est apparu, il s’en est approché si fort que quelques-uns de ses poils ont grillé presque aussitôt sous l’effet de la chaleur. Il a fait un grand bond de côté avant de détaler à toute vitesse en direction de ce que j’appelle « le bois mystérieux ». Les arbres y poussent de manière si serrée que je n’ai pas encore réussi à y pénétrer. Il faut être un animal, sans doute, pour se faufiler dans ce faisceau de plantes et de lianes.
Je crois que c’est là qu’il habite car chaque fois qu’il m’a rendu visite par après, c’était de cet endroit qu’il déboulait. Toujours au galop, s’arrêtant invariablement à un dizaine de centimètres des flammes.
Au début, je me tenais de l’autre côté du feu. Il arrivait, pilait net, tendait une patte vers les flammes, essayait d’en attraper une, et reculait.
Il ne faisait pas attention à moi. Il semblait même ignorer ma présence, absorbé tout entier par la contemplation du feu. Sa fourrure épaisse paraissait crépiter, ses yeux intelligents étincelaient. Puis un jour, par-dessus les flammes, ils m’ont fixée.

Texte 6. Écrire un journal

Premier jour
Vendredi 15 avril – 18h30

Finalement, j’ai choisi la cantine.
Elle n’a pas coulé. Je crois que mon « naufrageur » a eu un peu pitié de moi ; il a amené son zodiac jusque sur la grève pour la décharger. Avant de repartir, il m’a quand même prévenue que d’ici deux heures les vagues l’auraient submergée.
Donc je tire.
Comme je l’avais imaginé, elle est intransportable. Voilà plus d’un quart d’heure que je m’échine à l’aide d’une courroie glissée sous la poignée. Mon épaule est en feu. Pourquoi est-ce si lourd ? Pourquoi est-ce si difficile ?
Déjà l’eau creuse de fins sillons tout autour de la masse métallique et mes pieds s’enfoncent dans le sable boueux. Il faut la vider, au moins en partie.
Munie de ma lampe frontale, car la nuit est tombée très vite, je fais plusieurs voyages pour sauver et mettre à l’abri son contenu qui, sur le moment, me semble incongru. Que vais-je faire de ce rabot ? À quoi me serviront ces espadrilles ?
De loin, la cantine semble dériver sous l’effet de la marée. Je me précipite et empoigne la courroie pour un dernier effort en direction de la terre ferme.
Je rejoins ce tas hétéroclite sur lequel je m’effondre, épuisée.

Deuxième jour.
Samedi 16 avril

Quelle heure est-il ? Combien de temps ai-je dormi dans cette position inconfortable ? Il me semble que cette première nuit a été entrecoupée de nombreux épisodes de réveil, chaque fois très brefs. Des bruits inconnus. Le souffle du vent. Le son des vagues.

La cantine gît éventrée sur la plage, là où je l’ai abandonnée hier, à bout de force. On dirait qu’elle a des excroissances…

Texte 7. La place de Dieu. Le mythe fondateur

Talu [1]] avait appris ma langue auprès d’un vieux pêcheur de son île qui avait été matelot sur des cargos français. Nous pouvions donc échanger quelques paroles, ébaucher les contours d’une conversation, ce dont je lui étais infiniment reconnaissante, même si ces moments étaient rares car Talu n’était pas bavard.

Plusieurs fois, j’avais observé dans son regard, dans ses gestes, une forme d’interrogation mêlée d’inquiétude. Il voulait dire quelque chose d’important, mais il hésitait.
Un matin que nous marchions côte à côte en quête de quelque nourriture végétale pour notre déjeuner, il s’arrêta devant une fourmilière d’où sortaient et entraient en deux colonnes régulières les insectes affairés, porteurs de charges diverses.
J’avais esquissé un pas pour me remettre en route mais, du bras, il bloqua ma jambe, me fit asseoir sur un petit monticule de mousse et s’accroupit face à moi.
Il désigna la fourmilière, attendant visiblement une réaction de ma part. Je devais avoir l’air un peu hébétée car il se prit le visage dans les mains, secoua la tête de gauche à droite, rouvrit les mains comme des volets et éclata de rire.

« Ne vois-tu rien ?
Makuli [2], mon vieil ami le pêcheur, me disait que ses camarades français, sur le bateau, joignaient les mains en regardant le ciel quand la mer était démontée et que le bruit des craquements devenait insupportable. Ils parlaient à quelqu’un qu’ils ne pouvaient voir mais qui, lui, les entendait. Ils l’appelaient Dieu, et Dieu veillait sur eux, disaient-ils avec assurance, cette fois, en regardant Makuli. Lui riait. Eux pensaient qu’il ne comprenait pas et reprenaient leurs prières de plus belle.

Nous avons nos ancêtres. »

Et, à nouveau, Talu montra la fourmilière.

« Un jour, l’eau, toute cette eau qui nous entoure, en eut assez d’être seule.
Elle appela, pleura, cria, si longtemps et avec tant d’énergie qu’elle se mit à tousser. D’abord faiblement, puis si fort que, du fond d’elle-même, jaillit à sa surface une petite fourmilière comme celle-ci… »

Texte 8. « La vie est un enjeu, je ne sais pas lequel ».

« La vie, au fond, c’est quelque chose de sérieux »
(Hennig Mankell, Les chaussures italiennes)

« La vie, au fond, c’est quelque chose de sérieux ».

Ces feuilles que nous avions lentement fait infuser tout à l’heure pour accompagner le poisson pêché par Talu étaient-elles vraiment inoffensives ?

Après ce repas, comme à son habitude, mon compagnon des îles était reparti dans ses flâneries secrètes et je m’étais retrouvée seule dans la clairière, me laissant doucement bercer par les mouvements du hamac au creux duquel je m’étais allongée.
Depuis cette couche, je regardais la cime des arbres, j’écoutais le bruissement des feuilles et bientôt j’eus du mal à garder les yeux ouverts…

C’est un claquement d’ailes qui me réveilla, ou peut-être ce lézard grattant l’écorce à l’autre bout du hamac.
Je voulus me redresser, mais tout mon corps était engourdi.

Marie Sprangers,
Décembre 2012

[1Prononcer le « u » [ou

[2Idem

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