C’est une autre histoire qu’elle avait entendue

Je suis en 3ème primaire, si je compte bien, j’ai 8 ans. Depuis quelques mois, je vois papa partir le matin avec Olivia, Simon et Martin.

Moi, c’est la voisine qui vient me chercher. Elle sonne à la porte et je pars avec elle et Julien. Julien a mon âge, il est dans l’école des garçons, celle où sa maman est professeur. Je suis dans l’institut des filles. J’ai un uniforme qui s’achète à la boutique de l’école, les récréations sont surveillées par de vieilles nones et lorsque l’on porte une jupe culotte trop courte, on est prié de rentrer chez soi.

Olivia, Simon et Martin vont dans l’école de papa. Papa est directeur d’école. Dans une école mixte, sans uniforme, sans nones. C’était devenu trop compliqué pour papa que je reste dans cette école. J’ai un déficit d’attention avec hyperactivité et dans la salle des professeurs, les remarques autour de mon comportement animent chaque récréation. Il faut dire que j’en joue ! Lorsqu’un de mes professeurs me rappelle à l’ordre ou que le cours ne me plait pas, je sors en courant et je vais me planquer dans le bureau de papa. Celui-ci est alors coincé entre un professeur excédé et sa fille révoltée. Lors de la remise des bulletins, le directeur se présente dans chaque classe et commente rapidement les résultats, les points forts ou à améliorer de chaque enfant. Mais le directeur, c’est mon papa et les remarques sur mon attitude en classe sont rarement flatteuses, lorsque c’est mon tour je me contente d’un « on en parlera à la maison ! ».

Cette année, à la fin des vacances, papa et maman m’ont emmenée faire un tour en voiture après le repas pour me montrer la nouvelle école dans laquelle j’irais à la rentrée. « Une école rien que pour moi ».
Je suis seule. Je n’ai pas d’amie car je juge à haute voix toutes les différences que cette école à avec la mienne, celle de mon papa. Ici, je suis une élève parmi d’autre, là-bas, j’étais la fille de Monsieur Adank.
L’école c’était un jeu ! On y allait le week-end, les vacances, on y restait tard le soir quand papa était en réunion ou qu’il s’occupait des bulletins. À nous quatre, nous connaissions chaque pièce, chaque cm² de cette immense pleine de jeu. Avec un an d’écart chacun, nous étions sur chaque année, nous connaissions tout le monde. Olivia avait ouvert le bal et nous faisait même la leçon dans une vraie classe après cinq heures. L’école c’était notre vie. Avec Martin, nous avons enterré dans le jardin ses nouvelles lunettes que maman avait choisie et qui n’était pas de notre gout. Avec Simon, les bêtises finissaient toujours à l’hôpital ! Dans la salle de sport, nous avions déplacés de vieux bancs en bois pour s’organiser un parcours du combattant et un déplacement malheureux avait eu pour effet de sectionner en deux la chair de son index. Avec Olivia, nous répandions des rumeurs sur nos amoureux imaginaires à grands coups de craie sur les arbres et bancs de la cour.

L’école était un jeu, elle était redevenue une école. C’était l’enfer, le matin, ils partaient ensemble et j’affrontais ma journée en solo. Je me sentais rejetée. Les jours sont devenus des semaines et les semaines des mois. Ma maitresse était une sorcière, mes collègues de classe des idiotes ! À la sortie des classes, je longeais le bâtiment des filles, j’arrivais chez les garçons. Des dizaines de paires d’yeux masculins me dévisageaient alors que je traversais la cour de récréation pour rejoindre la classe de Madame Machin, la voisine. Madame Machin surveillait l’étude tous les jours. Je m’asseyais dans le fond de la pièce en essayant de me faire oublier pendant l’heure qui précédait notre retour à la maison.

Puis, un jour, en sortant, papa était là. Il était venu me chercher. De retour plus tôt d’un séminaire de trois jours, il avait choisi de venir me chercher. La voisine aurait pu le faire, il aurait pu rentrer à la maison et profiter d’une maison exceptionnellement vide pour se reposer. Mais il était là. Pour les autres enfants, l’image était naturelle. Je sors de l’école, mon papa m’attends, il prend mon cartable, on rentre à la maison,… . Pour moi, c’était inimaginable. Mon papa m’avait choisie. Il s’était rendu disponible, pour moi.

Nous ne sommes pas rentrés de suite à la maison. Nous avons été faire un tour dans une boutique et il m’a offert mon premier vélo neuf. Un magnifique vélo rouge, un vrai vélo, un de garçon, comme je voulais. Un vélo que ma sœur ainée n’avait pas usé avant moi.

Bien plus tard, alors qu’il était mort depuis quelques années, j’ai expliqué à maman que ce souvenir est le meilleur que j’avais eu avec papa. Sans s’en rendre compte, elle l’avait piétiné d’un geste sec. « Ce vélo, nous te l’avons acheté à trois, un week-end ». Ce fut un déchirement que je ressenti. Une claque en pleine figure. Mon père n’est jamais venu me chercher à la sortie des classes, il n’est jamais parti suivre un séminaire de trois jours à Paris.

Il y a des années, j’ai dû me raconter cette histoire et la vouloir tellement qu’elle est devenu la mienne. Une histoire avec mon père, autour d’un vélo.

Marine Adank

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