C’est une autre histoire qu’il avait entendue

Cela fait longtemps que je l’entends ce bourdonnement ! Un jour, c’est comme de l’eau qui court, le lendemain, voilà le vent. Au loin, parfois, mais oui...les bruits d’une voix. Et puis toujours, ce grand tambour... boum-boum... la mer me presse... dam-dam,dam, ça déménage... wwoûoû...la vague m’emporte...hééé, me voilà né !

Nouvel Ulysse, des eaux je suis sauvé ! C’est étonnant, l’océan blanc ! L’écume si aigre au bord des lèvres, le doux dedans, le chaud à fleur de peau et ce murmure qui dure...Tes bras m’enserrent, ta voix me berce. Adieux efforts, maman, je dors !

Ciel déployé, une voile m’entoure et rien ne bouge. Derrière le voile tendu, deux étoiles brillent. Ton regard veille . Zzzzziiii.... J’entends parfois un sifflement. Pauvre moustique. Deux mains qui claquent avant qu’il ne pique ! C’est drôle, l’Afrique ! Tes yeux m’observent, j’aime qu’ils m’éclairent ! Sous la chaleur, petit corps nu cherche douceur.

Tempête en vue ! Elle me soulève, me déboussole. A la madone qui me frictionne et me toilette, je m’abandonne. Sous sa cornette, son rire étonne. Brave Soeur Angèle, tu rafraîchis et tu bénis. Dans tes grands bras, vienne donc la joie !

Avec Dédé, c’est pas pareil. J’l’entends qui vient...schek-schak, son short en toile qui frotte, flic-flec, ses petites sandales qui trottent et puis, casqué de brun, sa tête curieuse, penchée pour me parler. En ribambelles, ses mots qui fusent, lui qui s’amuse. Je ne comprends rien... et puis soudain, plic, un truc mouillé sur le bout du nez, une belle chatouille, il fait “gili”, c’est lui qui rit !
Enfin la voix qui veille, le ton qui monte
“Laisse mon chéri, laisse ton pt’it frère...”
et là soudain, frustré d’être écarté, prince du tonnerre, Dédé fait sa colère !

Maman, tu chantes, moi je souris. Pourtant, toi tu ne ris pas, même si tu me dis
“Papa viendra”,
même si tu pries
“Sur son bateau, faites qu’il fasse beau !”.
C’est quoi Papa ? C’est comme Congo ? Ah tous ces mots, en tas, en vrac, c’est vraiment trop !

Pourquoi j’ai peur ? Ca fait longtemps qu’elles sont toutes là. J e peux pleurer, mouiller mon drap, elles m’entendent pas ! Ca crie, ça rit, ça fait du bruit . Pops et pschiiiit… De grands hommes noirs versent le vin blanc. Pour ces jeunes mères, l’instant est pétillant . Elles lèvent leur verre quand le médecin déclare enfin
“Bravo Lydie, votre bel enfant est épatant !”
Elles aiment les bulles, la congratulent.

Des bras, des jambes, dans mon berceau j’ai beau ramer, je suis oublié !

A quoi bon téter, plus rien ne perle. L e manque déjà me fait crier.
“C’est rien, chéri, Roger viendra, tu le verras !”.
Je suce ton doigt, vrille tes lèvres, gobe ta voix.
“Quels grands yeux si sérieux ! A Coq, si tu savais combien je t’attendais !”
Je me tais, je te lis, je te bois, je suis toi. Je soupire.
Coquilhatville, ça veut dire quoi ?
“T’en fais pas, mon Coquin. Né sur l’Equateur, t’auras du bonheur !”
Tout et rien, je comprends. Je suis bien.

Sur un ventre rond et brillant, le tablier élimé s’est penché.
« Docteur, je vais bientôt accoucher » ?
Les mains du devin palpent la parturiente quand soudain la porte s’ouvre
« Ma voiture est cassée » !
Dédé a raison, il le sait. De toutes ces femmes, seul le docteur connaît la mécanique. En l’absence de papa, lui seul peut remplacer une roue, redresser un volant maltraité.
« Tantôt André, je suis occupé. Va voir ton petit frère » !
A regret, Dédé quitte le cabinet du bon réparateur. A défaut de courir sur le pont, dans les couloirs de la maternité, mon frère à ses entrées. Etrangement, comme pour la salle des machines, celle de travail lui est interdite.
« Tu as de la chance d’avoir un frère, va l’embrasser » lui dit Sœur Angèle en le refoulant du lieu interdit. Dédé fait la moue, c’est une autre histoire qu’il avait entendue. Combien de fois ne lui avait-on pas dit « Bientôt, tu auras une petite sœur » ! Pourquoi lui avoir menti ?
De dépit, dans la toilette, il s’empare d’une serviette.
« C’est quoi ce foulard sur ta tête » lui demande maman ? Au ton de sa voix, se devine l’étonnement.
« Puisque c’est comme ça, c’est moi qui serai la petite sœur » !
Le rire maternel rafraîchit l’air. Frère, sœur, est-ce compliqué ? Maman nous prend dans ses bras, nous berce. Elle, lui, moi, tout se mélange, je suis aux anges.

Papa, ce mot répété, il dit quoi ? Papa, tu viendras nous chercher ? Maman l’a dit. Loin sur le fleuve, ton bateau glisse. Sur ta passerelle, tu te dresses. Jumelles aux poings, ton regard balaye l’horizon. Trois panaches gris signalent la venue d’un gros porteur. Contre le courant, l’autre navire prend tout son temps.
Est-ce toi, papa, l’homme au képi, ce capitaine à la barre ?
Du pont lointain mugit la sirène. Deux coups graves, c’est un salut.
Poli, tu rends la pareille. Mais pourquoi l’autre veut-il tant se rapprocher ? Son étrave grandit à vue d’œil . Trois coups brefs bousculent l’équipage. Inquiet, tu ordonnes de ralentir. Que cherche la silhouette qui te guette ? Bras agités, elle veut communiquer. Une forme de S.O.S ? Ton collègue navigant, tu le reconnais enfin. Qu’a-t-il de si grave à te dire ?

A vitesse réduite les deux coques se rapprochent , la sirène à nouveau lâche son cri.
Ton homologue croise les bras, les fait basculer, de droite à gauche et vice-versa ! Tu souris, ce bercement te dit
« Ton bébé est né !
Tu remontes vers Coquilhatville, lui en descend. Premier à savoir, il n’a de cesse de mimer « Ta femme a accouché ! »
C’est une autre histoire que tu avais cru devoir entendre. En bon capitaine, tu agites ta casquette en retour et fais rugir ta sirène. Comme espéré, je suis venu. Pour la seconde fois, te voici papa. Tu ne penses qu’à ça, les grands sifflements, de drôles de gestes, et puis bientôt, ton petit passager à embarquer. Machine, en avant, toute ! Ton voyage continue, semblable au fil de l’eau, mais en dedans, si différent !

Jean-Marie Dubetz

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