Ma langue maternelle

J’ai trois mois et j’entends

« Mon Jean-Marie… »

Mon –Ma - me… moi, émoi

« Jean chéri, tu m’entends ? »

Je – Jean - ri…tu ris, je vis

« Jean-Marie, mon petit… »

Ti …Petit, oui je le suis et je vois tes lèvres onduler. De ces rives roulent les sons et dans le clapotis de ces vagues, avec délices, je plonge, je glisse. Aux bords de ta gorge, je me berce de mille sensations . Tes paroles m’emportent, me ballotent, me clapotent .

« Mon bébé… »

Bé–bi- bu… Tes syllabes jouent à saute-mouton. Bulles sonores, elles cascadent, s’envolent, caracolent et me collent au corps avant d’éclater en goutelettes qui crécellent, voyellent et m’appellent.

Bi-be-bon…C’est rond, c’est bon, je suce, je tète, je gobe ton lait, tes mots, ces « oh », ces « ah », ces chants, ces murmures… Tant de flux qu’à la fin, rempli, repu, peux plus, reflux…Je pleure, je crie…Enfin, je vis !

« Mon enfant, c’est maman. Viens maintenant ! »

Mon-ma-man …ta bouche s’agite, sur mon ventre elle se colle, je frissonne. Tu chantonnes et en moi tout résonne, voyelles et consonnes compactées, la grande mêlée.
Na-ma-man…Maman, c’est toi, je le sais, ton langage s’est frayé un passage, chaque parcelle de ton nom s’est lovée là où je ne pourrais l’oublier, et quand mes paupières s’alourdissent c’est encore ta manière de parler qui m’entraîne à rêver. Au réveil, c’est pareil : l’éclat de tes yeux m’enserre, l’écho de ta voix tambourine et mes lèvres déjà balbutient, psalmodient, tentent d’imiter le chapelet de sons qui s’égrènent dans l’air matinal.

J’ai trois mois, et de tes mots j’entrevois l’attente sous-jacente. Je bavote et crachote entraîné dans le courant de ta langue. Impétueuse et maternelle, elle me transporte, fait affleurer mes borborygmes et dans la foulée, mes premier chuchotis. Ton visage s’anime. Je dis quoi ? Mystère. Tu m’a compris . Ça suffit.

J’ai trois ans et j’entends

« Mayele na yo » ! [1]

Maman s’adresse au boy mokè [2]. Au son de sa voix, je perçois une once de colère.
Le garçon n’a pas quinze ans, il est ennuyé, ça se sent. De sa voix tremblottante, il tente de s’expliquer

« Mondélé [3] dit prendre plat. Mingi chaud ! » [4]

« Evidemment, quand tu le sors du four, c’est chaud ! Les maniques, tu dois t’en servir ! »

« Moi réparer, madame »

« Et mon tchop [5], on peut le jeter maintenant ! Allez, katuka [6], recommence ! »

D’un geste énervé, elle le renvoie à la cuisine où le maladroit s’empresse de décamper sans attendre son reste. Maman a dit, Bikalo s’efface. Katuka ! Ce mot claque. Jamais il ne m’est adressé, je le sais. Pourtant, quand je fais une bêtise, maman aussi se fâche. Sa voix gronde, ses paroles se durcissent sans jamais pourtant me heurter. Il y a les mots blancs, il y a les mots noirs. Les noirs s’accordent au tonnerre… mais s’emploient aussi par temps clair.

« Pessa ngaï mampa » [7]

Bikalo donnne le pain. Le geste est quotidien, la parole apaisée. Ce lingala, s’il ne m’appartient pas de l’utiliser, j’en devine l’utilité. De sa passerelle, papa l’emploie quand il commande la manœuvre. Du pont supérieur, maman sait quels mots choisir pour ordonner la journée.

« Mbote na yo » [8]

Maman salue, porte son attention à la santé des hommes. Quand il y a un souci, pendant la traversée, c’est à elle que l’équipage fait appel, car c’est connu, la femme du capitaine soigne aussi. Je vois, j’entends, je comprends. Ma langue est blanche comme celle de maman. Au creux des machines, dans les cales, au village, la noire chante, supplie et crie. Tout en haut du bateau, la blanche prime. Pourquoi, comment ? Quand je parle blanc comme mes parents, le roi c’est moi . J’adore ça !

J’ai treize ans et j’entends

« Een grof broodje en vier plaat pistolees, als het u belieft ».

Notre petit déjeuner dominical sous le bras, nous remontons la Filomenastraat pour rejoindre notre maison dans le quartier peuplé de Zurenborg .

« Dag mevrouw. Pracht weer, niet waar ? ».

La première voisine saluée, maman continue la conversation avec mon frère et moi. Sa voix traverse l’air vif du matin. Les cloches se sont tues depuis un moment et j’ai l’impression qu’on n’entend plus qu’elle.

« Ne parle pas si fort, m’man » !

« Pourquoi j’aurais honte de parler ? »

« On n’est pas tout seuls »

« Il n’y a aucune raison d’avoir peur ! »

Comment lui dire ? Bien sûr, à côté de maman, comme garçon, je n’ai pas envie d’attirer l’attention. En parlant français, forcément, on va se faire remarquer ! D’autre part, même si maman cause bien en flamand, ce n’est pas mon cas. En famille, seul le français nous anime. Ce n’est pas pour rien que tous les matins je prends le train pour Bruxelles. Etudier dans ma langue maternelle, pour mes parents, c’est capital .

« Appelez papa, on va manger »

Il suffit d’être à table pour que s’envolent les soucis. Il n’y a pas si longtemps pourtant, quand nous avons débarqué dans le petit appartement de bonne-maman, je voulais nier notre statut de réfugié. Il était évident que bientôt ce serait le retour au Congo. Pour cultiver ce déni et masquer notre embarras, si d’autres enfants nous demandaient au parc

« Kom je mee spelen ? »

mon frère et moi, nous répondions avec dédain

« Kwenga na mboka na yo » ! [9]

Seuls à baraguiner un peu de Lingala, nous étions sûrs de pouvoir ainsi couper court à toute tentative de communication. Nous étions du Congo, un autre monde, plus vaste, plus beau, riche de soleil et de merveilles. Depuis, il a fallu déchanter, s’habituer à cet espace étriqué. Trois semaines sont passées, trois mois, trois années déjà et nous sommes toujours là ! Même si je suis blanc, en parlant français, ça se voit, ça s’entend, je suis différent.

J’ai treize ans et je ne suis plus l’enfant insouciant de Boma. Les lois linguistiques dressent de nouvelles barrières et ce pays continue à muer tandis que je perds ma voix. Mon père et ma mère sont redevenus anversois. Même s’ils savent imiter le patois, au yeux des voisins, nous restons des « fransquilloens ». Sur ma nouvelle carte d’identité, c’est en flamand que je suis défini. A l’école, je découvre la « lingua latina ». Plongée aux origines. Dominant, dominé, la vie peut basculer. J’ai treize ans, et dans le train, j’entends des petits francophones se moquer d’ouvriers flamands. Ceux-là se taisent. J’ai honte de partager la langue des jeunes agresseurs arrogants. Le silence pèse. Sur ses rails, le train file.
Johannus Marius sum. Je révise mon latin pour fuir le présent. Que sera demain ?

Jean-Marie Dubetz

Lingala :

[1Mayele na yo ! : ton inteligense ( tu es bête)

[2Boy moquè : petit boy (jeune)

[3Mundele : monsieur (le blanc)

[4Mingi : beaucoup

[5Tchop : repas, nourriture

[6Katuka ! : va-t-en !

[7Pesa ngaï mampa : donne-moi le pain

[8Mboté na yo : bonjour à toi

[9Kwenga na mboka na yo ! : retourne dans ton village !

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