Le temps a tout changé

— Prenez ma place !
Je me retourne. Non c’est bien à moi que s’adresse cette invite.

— Non, non merci, c’est bien gentil.
Pour la première fois, on me cède un siège dans le tramway. Je souris puis regarde ailleurs pour cacher ma confusion. Je ne suis pas vieille ! On me dit que je ne fais pas mon âge. Je dois avoir l’air fatiguée. Ces derniers temps, les soucis ne m’ont guère épargnée. Mais de là à ce que l’on me considère comme une dame âgée, il y a un pas ! D’autant que dans ma tête, j’ai trente ans, quarante à la rigueur.
Je suis encore active. Je sculpte, je soude, je tords des fils de fer barbelés, je soulève de lourdes plaques de verre. Je ne suis pas décrépie. J’aime toujours autant l’aventure, l’impromptu. Je suis bien plus curieuse que ces midinettes que je croise. Je ne me sens pas dépaysée dans un groupe de jeunes ... !
Je dois me faire des illusions car je sens parfois une distance. Mais elle a toujours existé. Déjà quand j’étais gamine, j’avais des difficultés à m’intégrer. J’étais trop "spéciale". Je n’avais pas les mêmes aspirations que les autres fillettes. J’étais un garçon manqué, bagarreuse, revendicatrice, pourchassant l’injustice. Cela m’a causé quelques soucis. Mais finalement, j’aimais assez cet isolement, me sentir à part, autre.
Ce n’est pas la voie la plus facile. J’ai connu des chemins creux mais des hauts de vague aussi. Ma curiosité m’a conduite vers des équipées passionnantes, toujours renouvelées. Je me suis fait taper sur les doigts et j’ai connu des bonheurs intenses. Je ne regrette rien comme dit la chanson. Je savoure mes souvenirs et je suis prête encore pour des expériences insolites.
Qui dit que le temps a tout changé ?
Bien sûr on a plus souvent mal au dos, la vue se brouille de temps à autre, les mots se dérobent. On veut l’ignorer, aller de l’avant.
J’ai connu des femmes, des hommes extraordinaires qui ne se sont pas laissés submerger par les ans même si la mort les a rattrapés. Ils ont vécu pleinement. Je twiste en me rappelant cette brune de, pensez donc, soixante ans qui dansait le rock. Elle avait des formes de vingt ans quand bien même son visage marquait le temps. Et la centenaire dont le sourire moqueur était si juvénile, prête jusqu’au bout à voyager. Encore celle qui me disait que le secret de la longévité, c’était d’avoir constamment des projets. Cet homme au regard pétillant qui m’accompagne dans ces périples.
Non le temps n’a rien changé pour moi !
Je sais que les autres ne le considèrent pas ainsi, qu’ils ne voient que mon enveloppe de femme mure ... Mon esprit, non pas qu’il s’y refuse, ne le suit pas tout simplement. Curieux de se sentir aussi jeune dans un corps vieillissant. Quelle bizarrerie ... vouloir s’élancer à grandes foulées puis s’étaler car les genoux vous lâchent. Je me souviens des matches de hockey où j’étais loin d’être la benjamine et pourtant une des plus rapides et réactives sur la balle. Et ces concours de plage où je remportais des prix souvent dérisoires que je ramenais crânement à la maison.
Maintenant encore, je suis fière quand une œuvre est sélectionnée ou est achetée par un particulier, voire un musée. L’art est magique, depuis la nuit des temps avec ces aurochs gardiens de cavernes et ces audacieuses performances avant-gardistes. Quelle cure de jouvence. Voyez l’enthousiasme de ces retraités qui enfin s’adonnent au plaisir de la création. Là, il n’est plus question de décrépitude, tous sont également juvéniles dans l’exploration.
Je suis infiniment gourmande de connaissance, d’innovation, d’originalité, quel que soit le domaine. J’abreuve cette soif aux sources les plus diverses.
Pourquoi s’arrêter, tout est intéressant ? Je m’amuse à participer à des stages artistiques, d’écriture, des séminaires de perfectionnement en informatique, en langue, en gestion, ... à des voyages. Tout se recoupe, se juxtapose, se complète. Gymnastique continuelle des neurones qui fortifie le propos. Le temps ne change rien, sauf en apparence !

Yvette Piret

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