Le monde change

Le cornet du téléphone pendait au bout du fil. Maman l’avait laissé retomber le long du mur au lieu de le raccrocher sur son boîtier.

— C’était la gendarmerie, me dit-elle.
Son visage marquait la consternation.

— Il est arrivé quelque chose à papa ?
Elle fit non de la tête et murmura :

— C’est la guerre !
La journée, à peine entamée, s’annonçait très printanière.
C’était la fête des mères et je venais d’avoir neuf ans.

Huit mois plus tôt, l’été s’achevait, ainsi que les vacances.
Nous jouions sur la plage ma sœur Jojo et moi quand, papa vint nous rechercher avec le gros camion de la brasserie. Normalement, nous devions rentrer quelques jours plus tard, en train, avec bobonne.
Normalement !
Mais voilà : les troupes allemandes envahissaient la Pologne, la France déclarait la guerre à Hitler, et la Belgique rappelait papa sous les drapeaux, au cas où...
Bref, les châteaux de sable n’étaient plus de saison.
Hitler ! Depuis que j’avais des oreilles pour entendre ce que disaient les grands, on parlait de lui comme d’une grande menace pesant sur l’Europe.
Un cauchemar qui allait nous tomber dessus tôt ou tard. On le voyait partout, sur les pages des gazettes, dans les actualités, le samedi soir, au ciné « Coucou Palace ».
Moi, ce bouffon qui aboyait et gesticulait en roulant de gros yeux, me faisait plutôt rire.
Kolcher, avec sa grosse moustache de Uhlan et son casque à pointe, lui, c’était du sérieux ! Ma grand-mère, en retard d’une ou deux guerres n’avait qu’à me dire : « Si tu n’es pas sage, Kolcher viendra te chercher » et je rentrais dans les rangs. Mais Hitler…pftt !

Papa fut cantonné à Avernas-le-Bauduin, un petit village de la province de Liège. Il m’emmena avec lui.
J’ignore ce qui justifia cette décision. Je me plaisais à croire que c’était parce qu’il ne pouvait pas se passer de moi. Peut-être était-ce aussi pour faciliter la vie de ma mère. Dorénavant, elle serait seule pour tenir le commerce, ce qui lui laisserait peu de temps pour courir après moi afin de me donner une danse quand je faisais des sottises… Et comme, depuis pas mal de temps, je courais plus vite qu’elle, ce petit jeu devenait exténuant pour ma pauvre mère, qui n’avait pas ce genre de tracas avec ma sœur Jojo – toujours bien sage – ni avec ma grand-mère...

La vie à Avernas-le-Bauduin me fut douce. J’habitais chez Madame Ciappa, l’institutrice du village, et je fréquentais son école. Le soir, je rejoignais papa à la cantine, et je chantais pour les soldats. Coiffée d’un calot kaki à floche verte, on me faisait grimper sur une table et tout le répertoire de Trenet y passait.
Le temps s’écoulait de la manière la plus agréable…ça aurait pu durer cent vingt sept ans si… Si Monsieur Omer, le boucher de la rue de Villers n’était pas passé par là avec sa camionnette, et n’avait eu l’idée de me ramener à Couillet pour la fête des mères…

Je regardais bêtement le cornet du téléphone se balancer au bout du fil… Maman parut retrouver ses esprits. Elle appela les Ciappa. Je croyais – bien naïvement – qu’on me laisserait encore rejoindre mon père… Mais les soldats avaient déjà quitté Avernas pour une destination inconnue.
J’en ressentis un profond malaise ; pour cause de fête des mères, j’avais laissé mon père partir à la guerre sans moi…

Bientôt, les routes menant vers le sud furent encombrées de réfugiés croyant trouver le salut en France.

— Depuis quand les Boches demandent-ils la permission pour franchir les frontières, plaisantait ma grand-mère, qui ne voyait pas l’utilité de cet exode.
Ceux qui possédaient une automobile étaient déjà loin. Les autres s’entassaient dans des véhicules déglingués, des charrettes à chevaux, tout ce qui était sur roues. Certains partaient en vélo. Trains et autocars étaient pris d’assaut.
Des rumeurs circulaient de bouche à oreilles. On prétendait avoir vu des parachutistes allemands dans les bois de Gerpinne… Des espions nazis, habillés en religieuses, s’étaient faufilés dans les convois de réfugiés. On pouvait les reconnaître à leurs grands pieds chaussés de godillots. Dans ce cas, il fallait prévenir la gendarmerie la plus proche !

Maman finit par prendre une décision : on partirait demain, à bord du dernier train pour la France.
Couillet-centre, était entouré d’usines et à proximité d’une gare de triage ; cible idéale pour les Stukas et autres Messerschmitts.
Bobonne ne fit aucune objection, quoique la perspective du voyage n’avait pas l’air de l’emballer.
Quant à moi, je trouvais tous les ailleurs enchanteurs, surtout ceux où je n’avais jamais mis pieds. Mais comment ne pas penser à papa en train de se battre contre des parachutistes déguisés en bonnes sœurs ? Et comment nous retrouverait-il si nous partions si loin ?

Le lendemain, dès l’aube, ma grand-mère nous réveilla en annonçant que la Sainte Vierge lui avait dit en rêve de ne pas prendre ce train ! Ma mère, trop catholique pour oser contredire la Sainte Vierge changea immédiatement ses plans :

— On ira à Loverval !
ça, c’était une idée de génie ! Loverval, à deux pas d’ici, est un joli coin.
Sans corons, sans hauts-fourneaux ni chemins de fer. L’endroit évoquait les dimanches au bord de l’eau … les escapades dans les bois. C’était pas les Ardennes mais presque, et papa n’aurait aucune peine à nous y retrouver.

Jojo fut chargée de remplir de victuailles un grand panier à pigeons, qu’on hissa sur une vieille poussette que bobonne dénicha je ne sais où.
Maman ferma la boutique et nous prîmes la route. À pied.
Il faisait un temps magnifique.
A Loverval, nous fûmes accueillis dans une grande et belle maison, près d’un petit bois et d’une cascade où bobonne nous emmenait jouer… avant.
Cet ‘avant’ me parut lointain… Il avait suffi de quelques petits jours de rien du tout et les choses n’avaient plus la même saveur, les endroits familiers le même agrément.
Cette maison abritait déjà, outre les propriétaires, une dizaine de réfugiés, des jeunes et des moins jeunes, que ma grand-mère avait l’air de bien connaître. Lits de camp, matelas à même le sol, valises défaites ; on campait. Ça aurait pu être amusant.
La nouvelle nous parvint en début de soirée et nous glaça aussitôt.
Le dernier train qui partait pour la France, celui que nous devions prendre, avait été attaqué à Lobbe. Après avoir lâché leurs bombes sur les wagons bondés de réfugiés, les avions allemands mitraillèrent les rescapés qui tentaient de fuir le carnage. On ignorait encore s’il y avait des survivants.
Hitler ne me ferait plus jamais rire.
Je remerciai ma grand-mère d’avoir des apparitions nocturnes.

Nous nous installâmes vaille que vaille. Ça manquait de confort mais tout le monde s’en fichait ; la générosité y remédiait.

Ma mère connut la honte de sa vie quand elle voulut apporter sa contribution au repas du soir. Elle ouvrit le panier à pigeons et surprise !... il ne contenait que du chocolat ! Pas une seule boîte de corned beef, pas un seul paquet de riz ni de haricots secs. Pas un macaroni. Jojo avait vidé l’étagère aux chocolats dans le panier, rempli à ras bord.

— Bah ! dit ma grand-mère, sans lever les yeux de son tricot, c’est toujours ça que les boches n’auront pas !
Elle avait connu l’autre guerre et savait de quoi elle parlait.

Le lendemain matin maman m’envoya voir si, par chance, la coopérative de la route de Philippeville était ouverte. Madame Adeline tint à m’accompagner. C’était une femme fortement corsetée, agrémentée d’une poitrine impressionnante. J’avais toujours eu envie de poser une tasse de café sur son décolleté afin de voir si elle y tiendrait sans se renverser. Mais je n’ai jamais osé.
Dehors, il faisait un temps radieux. Les arbres étaient en fleurs, les jardinets devant les maisons sentaient bon le mois de mai. Pourtant, les avenues étaient désertes. Pas un chat en vue. Le soleil faisait la fête à lui tout seul.
Bien sûr la coopérative était fermée. Madame Adeline et moi étions là, plantées sur le trottoir, nous demandant que faire ?... Quand ‘ils’ arrivèrent.
Ce fut d’abord un bruit sourd, qui s’amplifia. Ferraille écrasant les pavés…
Ils apparurent au sommet de la côte, semblant sortir de terre.
J’étais pétrifiée. Madame Adeline aussi je suppose. Sa main serrait très fort la mienne. Ils furent bientôt à notre hauteur. Tanks, chars d’assaut, canons de campagne, automitrailleuses… Tout cet arsenal de guerre déferlait sur Charleroi dans un vacarme épouvantable.
Juchés sur ces engins, des soldats, glabres, tirés à quatre épingles dans leur uniformes gris souris. Visages fermés, mâchoires serrées. Figures de cire sous leur casque.
Certains soldats, debout, arme à la main inspectaient les alentours du regard. Tout était désert. Sauf madame Adeline et moi, qu’ils semblaient ignorer…
J’avais soudain froid. Très froid.
En ce beau printemps 1940, un long hiver s’annonçait.
Je prenais conscience de l’irréversibilité du moment, avec cette sourde révolte qui nous assaille quand on se sent impuissant. Ce n’était plus du cinéma. On ne pourrait jamais faire revenir la bande en arrière.
Et je me sentais écrasée par l’insupportable sentiment de leur avoir abandonné mon père.

Rose-Marie Lemaire

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