Le tilleul

Hier après-midi, j’ai acheté un tilleul. Il est là, sur la terrasse. Un tout jeune tilleul dans son pot en plastique noir. Un tronc bien droit, quelques branches téméraires, des embryons de feuilles. Vert tendre.

Je ferme les yeux un instant. « Avez-vous des tilleuls ? Enfin, un tilleul ? » Le pépiniériste me les a montré. Il y en avait cinq. Cinq jeunes tilleuls frissonnants. Presque odorants. J’ai pris le temps. Les regarder. Et puis, c’est celui tout à gauche qui s’est imposé. « C’est lui. » ai-je dit.
J’ai appelé Carol, la fidèle, la tendre Carol, pour m’aider à le sortir de la voiture. Carol était toute réjouie. Elle trouvait magnifique l’idée de planter un tilleul dans le jardin. Juste dans l’axe de la porte, par-delà la terrasse. Elle disait qu’il en serait le pilier, qu’il rayonnerait jusque dans la maison.
Il se faisait déjà tard. Carol est repartie.

Ce matin, le tilleul est sur la terrasse. Moi aussi. L’air est frais, prêt à s’adoucir. J’ai enfilé un pull sur mon pyjama. Sous mes pieds nus, la pierre. A la main, une tasse de café. Un chaud-froid. Agréable. Je regarde le tilleul. Mon tilleul. Bien sûr, il est chétif. Bien sûr, il lui faudra des années pour devenir majestueux. Mais qu’importe. Je l’aime déjà, dans sa fragilité, dans son devenir.

Il me semble soudain que l’achat de cet arbre est le premier acte véritable que je pose depuis que j’ai quitté Raphaël, il y a deux ans. Que c’est le premier acte qui m’appartienne vraiment depuis… depuis quand, au fait ? En quittant Raphaël après vingt ans de mariage, je quittais un cocon devenu carcan. J’en avais cassé la carapace, et l’air que j’avais respiré m’avait fait tanguer. Une ivresse après l’apnée. J’avais vite compris que le chemin ne serait pas simple. Quitter est une chose. Mais après, quoi ? Le champ des possibles est vertigineux.

C’est dans ce vertige, qu’Henri est venu. Revenu plutôt. Le coup classique, l’ami d’enfance qui réapparait, et qui vous ouvre les bras. Et vous, un peu perdue, vous vous y blottissez. De l’oubli, du moelleux, quelque chose d’inoffensif et de joyeux. Vous vous engouffrez dans cette relation comme on prend un train, en sachant qu’on peut descendre à la prochaine gare. Que les paysages qui défilent sont beaux, que le train va vite, et que la prochaine gare… La première gare, vous la laissez passer, oui, encore un peu, c’est si léger, la deuxième gare aussi, rien ne presse, je peux bien goûter… Le train accélère… les gares se succèdent… Au fond, c’est quand la prochaine gare ? Ma valise s’alourdit, les arrêts sont de plus en plus brefs. Le voyage est-il toujours aussi léger ?
Le café est froid désormais. Je rentre m’habiller. Henri vient me chercher à onze heures.

Henri a boudé pendant le trajet du retour. Lui, toujours plein d’entrain, il est resté silencieux, le front buté. C’est idiot, au début, j’ai cru à un jeu. Une taquinerie d’amoureux. Mais non, cela paraît sérieux. Henri n’aime pas cette idée de planter un tilleul au milieu du jardin. Il la trouve même ridicule. Un arbre qui va prendre tant de place, une ombre envahissante, des fleurs qui s’envoleront, qui saliront la terrasse… Non, il ne voit pas pourquoi j’ai acheté un tilleul.
Je lui ai expliqué l’importance des arbres pour moi, l’énergie et l’apaisement qui m’en viennent. Et particulièrement, le tilleul, son écorce profonde, la teinte double de ses feuilles, presque argentée en-dessous, plus acidulée au-dessus, le chant que le vent entonne quand il les caresse, le parfum miellé de ses fleurs, enivrant à l’approche de l’été, son port grandiose et bienveillant... Il a fait une petite moue dubitative. Une petite moue que je ne lui connaissais pas. Cela m’a un peu vexée.
Je lui ai alors parlé de l’allée de tilleuls qui menait à la maison de campagne des parents de Carol. J’y passais la moitié des vacances à l’adolescence. La nuit, nous sortions à la lune nous coller le dos à leur tronc, écoutant leurs murmures. Le jour, nous nous faisions des couronnes et des colliers de leurs fruits. Et, fées champêtres, nous retrouvions les copains au village. Nous nous sommes nourries de leurs sucs. Ils sont un fil conducteur dans nos vies. Ces tilleuls-là. Oui. Mais il y eut d’autres arbres essentiels, un vieux lilas tordu dans le jardin de mes grands-parents, un cerisier, œuvre d’un calligraphe japonais, trait noir sur mur blanc, un saule pleureur sur le chemin de l’école, une haie de peupliers chuchotant la pluie par temps sec… Tous ont jalonné mon existence. Certains existent encore, d’autres ne sont plus que dans la mémoire. Tous m’aident à grandir. En ce jour aussi. Mais celui qui me bouleverse le plus reste le tilleul.

« Tu comprends, dis, Henri ? C’est pour toutes ces raisons qu’aujourd’hui je vais planter un tilleul dans mon jardin. »
Son visage s’est fermé. Davantage. J’ai vu ses doigts serrer le volant. Les articulations blanchir. J’ai détourné le regard.

« Après tout, la maison et le jardin sont à toi. » m’a dit Carol « Vous n’habitez même pas ensemble. Tu fais ce qui te semble bon. » Oui, je fais ce qui me semble bon. Mais pourquoi Henri ne supporte-t-il pas ce tilleul ?

Cela fait quatre jours que le tilleul est sur la terrasse. Quatre jours qu’ Henri n’est plus passé à la maison. Un dossier à terminer chez lui, des amis qu’il veut me présenter, une ballade dans son quartier… Autant de prétextes… Peut-être. L’empressement devient pression, et le doute s’installe en moi. Et puis, tout à l’heure, cette phrase, qu’il voulait anodine et qui, à mon insu, lui emplissait tout le corps, cette phrase qui lui a sauté hors de la gorge et m’a mordue : « Tu sais, j’ai un collègue qui a un grand parc, il pourrait te racheter le tilleul. »

« Tiens, toujours pas planté ? » m’a lancé Carol en jetant son sac sur le canapé. Son doigt est tendu vers le tilleul. Mes yeux suivent le doigt, longe le bras, remontent jusqu’à ses yeux. Deux points d’interrogation, mi-amusés, mi-inquiets. « Ne me dis pas que c’est à cause d’Henri ? Cela devient donc une affaire d’état ! »

Henri a croisé Carol. Je ne sais pas trop ce qui s’est dit. Mais Henri l’a mal pris. Il trouve Carol fantasque. Il dit qu’elle m’entraîne dans des « histoires de bonne femme » - ce sont ses mots - comme cette « folie » de planter un tilleul.
Là, c’est moi qui l’ai mal pris : « Le tilleul, c’est mon idée. »

Avec Raphaël, je faisais ce que je voulais, du moment que je me conformais à l’image de la femme d’intérieur parfaite. On aurait pu ressortir les catalogues pour électroménagers des années 50, et comparer. L’apparence, et au-dedans, le désert.
Avec Henri, quoique choyée de tant d’attentions charmantes, je me retrouve petite enfant à laquelle on indique le bien, le mal. Un poisson à ferrer.
Est-ce cela que je cherchais ?

Ce matin, le septième depuis que j’ai acheté le tilleul, Carol est partie pour un mois et demi en Asie. Henri est retranché chez lui.
Ce matin, un grand calme en moi. Je regarde mes mains. De la terre sous les ongles. Il y a une heure que le tilleul est planté.

Marianne De Wil - Juin 2013

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