Bob Marley

C’était un mercredi. Il était 8 heures. Lucie s’était réveillée dès le déclenchement de la sonnerie. Elle allait préparer le petit déjeuner de Loïc qui partait pour l’école. Dès qu’il eut claqué la porte derrière lui, elle s’aperçut qu’il avait jeté le contenu de sa tasse de chocolat chaud dans l’évier. Cela l’attrista. Dans sa précipitation, il n’avait même pas pris la peine de l’embrasser. Il était pourtant tout ce qui lui restait : un fils adolescent qui la fuyait.. Alors elle tapota un message sur son portable et l’envoya.

David avait des insomnies. Il faisait les cent pas dans son living, sirotait un enième thé et allumait cigarette sur cigarette. La pièce était vide. Les rares meubles restaient collés au mur pour libérer la place. Il aimait le vide. Vers 6 heures du matin, un sommeil lourd l’assomma. A 11 heures, son portable émit deux petits cris. Cela le mit de mauvaise humeur car ils entravèrent le rêve de longs cheveux blonds qui lui caressaient le visage. Il se souvint de ce coup de foudre qui l’avait terrassé et s’était mal terminé. Il le chassa de son esprit. Plus jamais, il ne voulait vivre une histoire pareille. Après s’être levé, habillé, il ouvrit la messagerie de son portable.

Mamadou s’était promené toute la nuit dans les rues désertes. Il était fatigué. La température était basse pour la saison. Il avait remonté son col et tirait deux gros sacs, l’un à chaque bras. Il ne savait trop où aller. Il y a un an, son cousin lui avait envoyé une lettre en Côte d’Ivoire vantant les mérites d’un pays de cocagne. Et il venait d’arriver, non sans encombres ni péripéties. Mais comment trouver son cousin Abdou ? Mamadou faisait face à un immeuble d’au moins 30 étages avec des concierges de tous les côtés. Il eut beau montrer l’enveloppe avec l’adresse de l’expéditeur, on le chassa avec ces mots : « Encore un qui vient nous apporter des cafards. Tire-toi. On vient de désinfecter l’immeuble à cause de gens comme toi ! Va voir du côté de Matongé, tu y trouveras tes frères.. »

Loïc avait 15 ans. Aussitôt, la porte de la maison refermée, il ralentit le pas. Il n’irait pas en classe ce matin. Une interrogation de néerlandais, cela ne lui plaisait guère. Il n’était pas préparé. C’est sûr, l’école allait envoyer une lettre à sa mère exigeant une justification pour son absence. Mais il connaissait la musique : substituer la lettre et y répondre. « Mon fils a mal au ventre et à la tête ce matin. Veuillez l’excuser ». Cela faisait belle lurette qu’il imitait la signature de sa mère. Il était doué pour le dessin et s’était même confectionné un second bulletin avec des notes manuscrites de professeurs, toutes plus élogieuses les unes que les autres. Il huma l’air. Il avait une journée complète devant lui. Il sortit les deux croissants que sa mère lui avait réchauffés ce matin et y mordit à belles dents. Il se dirigea vers le parc Royal, s’allongea sur l’herbe et fuma un joint. Il se demanda si sa mère s’en doutait car tout son argent de poche y passait. On était le 5 du mois et il ne lui restait plus que 5 euros sur son compte. Depuis quelques temps, il s’intéressait au mouvement rasta.
Avec Bob Marley comme fond d’écran, un porte clé aux couleurs de la Jamaïque, jusqu’aux couvertures colorées de ses cahiers, tout convergeait vers les rastafaris. Vers midi, il erra du côté de Matongé. Il aimait ses galeries animées, ses habitants de couleurs différentes. Il ne se sentait pas vraiment citoyen de ce pays car il savait que son père qu’il ne connaissait pas provenait d’ailleurs. Il s’était promis de découvrir son existence un jour ou l’autre. Avec ses cheveux noirs, ses yeux sombres légèrement étirés vers les tempes, pour sûr qu’il y avait là des gênes étranges. Il en avait pris conscience un jour qu’il était en vacances avec sa mère et qu’une bande de gamins avait crié sur son passage « Venez voir, un Chinois… » Débouchant de l’escalator du métro, Bob Marley hurlant dans ses oreilles, « No woman, no cry.. », il s’arrêta intrigué par le spectacle qui s’offrait à lui.

Vers midi, Lucie lut la réponse sur son portable. Elle choisit soigneusement ses vêtements dans sa garde-robe, les assortit et se para de quelques bijoux de fantaisie pour illuminer l’ensemble. Satisfaite du résultat, elle s’engouffra dans le métro, descendit porte de Namur, remonta l’escalator, prit la première rue à gauche, entra dans un établissement où elle commanda un café qu’elle prit à la fenêtre. Des bus bruyants, des voitures énervées, des passants pressés, tout cela venait heurter son oreille. Elle laissa errer son regard vers la fenêtre et remarqua un manège insolite...

David traînaillait. Cela faisait près de dix ans qu’il était au chômage. Au début, sa nouvelle liberté l’avait enchanté. Puis, il s’était lassé. Quand il avait voulu reprendre contact avec le monde du travail, il s’était senti dépassé. Trop de jeunes sur le marché. On ne l’écoutait plus. Ses connaissances étaient obsolètes. Alors il était tombé dans la déprime. Quand il était manager dans une entreprise américaine, les femmes l’adoraient. Il était saturé de mails de bimbos. Mais ces liaisons lui avaient laissé un goût amer. Toutes les mêmes. Intéressées par les hommes d’argent et de pouvoir. Il les avait toutes larguées de son répertoire d’adresses. De son époque glorieuse, seule Lucie avait obtenu grâce à ses yeux. Elle l’avait connu dans tous les états possibles, mais elle lui avait conservé une amitié indéfectible qu’il lui rendait mal. Depuis quelques temps, lorsqu’elle l’appelait, il prenait volontiers un café avec elle en prenant soin de ne jamais aborder ce qui les avait fait tant souffrir. C’est lorsqu’il la rejoignit à l’endroit convenu qu’il remarqua quelque chose d’étrange..

Mamadou, désarçonné par les propos de cette concierge de mauvais poil reprit sa route, ne sachant où aller. Le mot « Matongé » retentit dans sa tête. Il entreprit de se renseigner auprès des passants. Les quelques femmes coiffées d’un foulard qui discutaient assises en cercle en crochetant des napperons blancs tandis que leurs enfants s’égaillaient dans la plaine de jeux avoisinante ne purent répondre à sa question. Alors, il s’adressa à d’autres femmes appuyées nonchalamment au coin d’une rue, tirant de larges bouffées de tabac, leurs bourrelets débordant de vêtements trop ajustés. Elles haussèrent les sourcils et les épaules. Il fut étonné de constater tant de disparités dans cette ville.. La concierge ayant parlé de « ses frères » il eut l’idée de demander où il pourrait trouver des gens comme lui. C’est ainsi qu’il atterrit face à une grande fresque murale qui représentait une terrasse africaine où des femmes bien en chair attablées avec quelques hommes blancs montraient décolletés, hanches larges et cuisses épaisses.
Alors, il s’arrêta pour contempler ce rayon de soleil qui illuminait la fresque. Une joie nouvelle l’envahit. Il respirait. Tout n’était plus aussi sombre. Il s’assit sur le trottoir pour jouir de la vue. Puis, se laissa emporter par ses rêves.. Vêtu d’un short rouge, il ôta son maillot de corps, se reposa sur une pile de journaux entassés et dodelina de la tête, les écouteurs vissés sur les oreilles, au son de Bob Marley. « One love… ». Au coin de ce trottoir encombré, les passants enjambaient ce corps perdu dans les étoiles qui jouissait de ce soleil printanier.

C’est lorsqu’un crissement de pneus et des cris apeurés se firent entendre que Lucie tourna la tête vers la fenêtre qui donnait sur la rue. Un combi de gendarmerie s’était arrêté net au beau milieu de l’avenue ! Tout d’abord, elle vit deux policiers, dont l’un enfilait des gants de latex et l’autre se penchait vers une forme étendue sur le sol. Elle poussa un cri de douleur implorant David d’un air angoissé. Lui, insouciant et amusé, observait Mamadou, qui se redressait d’un bond, les écouteurs brinqueballant sur son ventre, en chantonnant « Is this love… » de Bob Marley …

Lucie dévala l’escalier comme une folle, déboucha dans la rue en hurlant « David ! Viens vite ! » Interloqué et inquiet, il la suivit comme un somnanbule. En bas, au beau milieu de la rue, il vit un jeune adolescent étendu sur le sol, la tête à deux centimètres du combi de gendarmerie, les écouteurs de son I-Pod écrasé qui martelait encore sa chanson préférée « Could you be loved… ». Loïc ouvrit lentement les yeux, les referma et murmura, un sourire aux lèvres « Papa, c’est toi ? »

Par la fenêtre ouverte du combi de gendarmerie, on entendait Bob Marley chanter… « It’s allright…… »

Monique Justin

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