Le quartier ensorcelé

Une mésange bleue survole une rue pavée. La rue est bordée de façades de maisons toutes différentes. L’oiseau dépasse les maisons, surplombe des jardins contigus et variés.

La mésange va vers celui qui est à l’extrémité. Elle se dirige vers l’arbre le plus haut, elle rentre dans un des creux du tronc de ce chêne centenaire.
Ses oisillons ouvrent un large bec, elle enfourne la nourriture au fond des gosiers. Après la becquée des ailes claquent, le nid est en effervescence.

« Mes enfants, comme je suis heureuse de vous voir si vigoureux et pourtant vous avez failli ne pas naître tous ! »

Six paires d’yeux s’arrondissent. « Raconte-nous maman » pépient-ils en cœur 

La femelle lisse ses plumes bleues. Les oisillons voient le corps jaune de leur maman se gonfler. Ça y est, le récit commence…
 

 

Nous sommes à l’été dernier.
 

 

Le jardin semble vivre au ralenti.
Les fleurs ne s’épanouissent pas. Les arbres fruitiers ne donnent pas leurs pleines récoltes ; Madeleine n’a eu que dix cerises à se mettre sous la dent au lieu des kilos qu’elle avait l’habitude de distribuer à ses amis !

Je ne me promène pas trop en ce temps-là car je couve mes œufs. Une nuit ils ont bougé. A l’intérieur on commence à se sentir à l’étroit. Le lendemain, le soleil n’est pas encore levé et déjà des coquilles se fendent ; le sommet craque et une petite tête toute mouillée surgit.
Prunelle est arrivée la première puis Chanterelle et Raphaëlle. Les autres œufs restent intacts. Pourtant je les vois rouler légèrement. Je n’ai pas la berlue. Je me précipite vers eux pour les réchauffer encore et encore…

À cet instant, des pas s’approchent. Une tête blonde me sourit. C’est Madeleine. Elle porte des drôles de lunettes noires alors qu’il fait encore sombre !

« Super ! Ma Lucile est devenue maman »s’écrie-t-elle en voyant les trois petits corps se blottir contre moi.

« Qu’as-tu ma belle ? Tu tires un drôle de bec. »

Je me lève et elle aperçoit les trois œufs qui ne se sont pas ouverts. Elle me caresse, me murmure des paroles d’encouragement. « Je reviendrais te voir tout à l’heure. Là je dois m’installer pour voir l’éclipse de soleil. Tu sais c’est la première fois en dix ans qu’on pourra observer ce phénomène en Europe. Si tu voyais, tout le quartier est réveillé. Richard, le voisin, est déjà perché sur une chaise au milieu de son jardin et bien sûr sa chienne est à ses pieds.

Ah comme je regrette mon homme ! Il est encore parti travailler à l’étranger. »

Elle s’éloigne. De mon nid, j’aperçois l’horizon. Il est rouge orangé. Puis une lumière jaune s’installe, sûrement le soleil qui vient de se lever. Et un truc vraiment bizarre arrive ensuite : il fait tout noir. Vous mes trois oiselles nouveau-nées vous avez peur et vous vous pressez plus fort contre moi. J’écarte les ailes pour vous rassurer. La lumière du jour revient et en même temps un aboiement lancinant s’élève. Je vous sens trembler contre moi. Je mets de la paille sur vous pour vous protéger du froid et je m’envole. Il faut que je dise à ce chien de se taire !

Madeleine est à la clôture. Elle appelle Daisy, le basset du voisin. Sans succès ! La chienne s’époumone tout en tournant autour de la chaise vide du jardin. Je me pose sur la balustrade.

« Richard a disparu et depuis elle hurle à la mort. » me précise Madeleine.

J’entends à peine ce qu’elle me dit car nous sommes toutes les deux assourdies par un concert de lamentations. Nos voisines à leur tour crient, pleurent. J’en vois qui tombent à genoux, d’autres qui s’arrachent les cheveux, d’autres encore qui courent vers les jardins mitoyens.

« Qu’est-ce qu’elles ont ? me crie Madeleine.

Où sont vos maris ? 

Venez à la maison » dit-elle en gesticulant pour se faire remarquer des autres.

Enfin des têtes se lèvent, les femmes s’apaisent et se dirigent toutes vers l’extérieur. Même Daisy se calme.

Par la suite, je fais des allers retours entre le nid et la maison de Madeleine. Tous les sièges de la maison ont été réquisitionnés et certaines femmes sont quand même assises parterre. C’est que toutes les femmes du quartier sont là ! Elles parlent en même temps. Madeleine essaie d’arrêter ce caquetage...Une grande rousse, longue et mince tape sur la table :
« J’ai perdu mon homme aujourd’hui comme vous toutes et je suis sûrement la plus à plaindre car mon seul talent est d’attirer les regards des hommes. Un monde sans hommes me serait insupportable.

- On n’en est pas là Syraine. J’ai appelé une amie qui habite un autre quartier et tout est normal. Son mari est bien vivant à côté d’elle.
- Et le tien Madeleine, tu as eu de ses nouvelles ?
- Oui hier soir. Il m’a taquinée avec la malédiction des Mayas qui a fait croire à la fin du monde l’an dernier.
- Eh bien c’est cette année qu’elle a eu lieu » hoquette Syraine. 

Le téléphone sonne. Madeleine répond. Elle se présente et elle écoute. Son doux sourire se fige. Elle pousse un cri rauque. Ses bras tombent sur le côté comme deux ailes brisées.

Les femmes attendent en silence.

Le silence est rompu par Emmy, notre chienne labrador. Comme vous le savez, elle est à moitié sourde. Elle n’a pas entendu le tintamarre des premières heures du jour. Elle vient de se réveiller et cherche sa maitresse. Elle gémit car elle n’aime pas les attroupements. Elle voit enfin Madeleine. Elle est inerte sur son siège. Le téléphone gît à ses pieds. Emmy met sa truffe dans la main ouverte et abandonnée.

Madeleine frissonne à ce contact. Elle se penche vers la chienne et elle éclate en sanglots.
« Patrick a disparu. Ses employés ne comprennent pas ce qui s ‘est passé, il leur parlait et tout à coup il n’était plus là. » Annone-t-elle d’une voix rauque et enrouée.

Je retourne vers vous mes enfants car je ne supporte plus le cœur des pleureuses dans le salon. J’ai peur pour mes trois œufs clos. Plus rien ne va dans ce quartier. Je m’approche du tronc et je regarde le chêne. Il a souffert lui aussi pendant cet été maudit. Ses branches latérales sont cassées, son tronc est fendu plus que d’habitude. Malgré son âge, il me semble fragile alors que je l’avais choisi car il était l’arbre le plus solide du jardin !

Je vais pour rentrer dans le nid quand je l’entends. Le chêne centenaire s’adresse à moi pour la première fois :

« Lucile, bel ange bleu. Va quérir la châtelaine de ces lieux. L’heure est grave.
La lune tout à l’heure m’a lancé un ultimatum quand elle cachait le soleil :

c’est le jour de la vengeance finale, a-t-elle craché, il va étouffer la terre et les responsables de son malheur seront châtiés, il commencera par toi l’ancêtre et dans tes entrailles tu souffriras le martyr. Demain à l’aube tout sera fini. La terre de ce quartier sera morte. »

Il a secoué son feuillage qui me semblait plus touffu la veille. Je suis rentrée dans le nid avec l’envie de vous emmener loin de cet endroit maudit. Vous êtes venues mes chères filles vous frotter contre moi. Après quelques caresses, je me suis sentie réchauffée. Je me suis envolée à nouveau.

Dans la maison, les femmes ne pleurent plus. Elles sortent pour aller inspecter leurs jardins à la recherche d’indices. Syraine est toujours dans le salon.

« Je ne l’avais jamais remarquée » dit-elle en montrant la serpe d’or posée sur le buffet. « Comme elle est jolie.

- Elle me vient de ma mère qui elle-même l’avait reçue de la sienne qui elle-même…On ne sait plus à quand cela remonte. Ma mère me disait qu’elle avait un pouvoir. Elle m’a raconté qu’une nuit, un orage a éclaté avec fureur ; trois éclairs ont griffé le ciel sauvagement. Après chacun d’eux la foudre se rapprochait de la maison et menaçait de la détruire. Alors ma mère, en état second, est descendue prendre la serpe d’or. Elle est sortie ensuite sur le balcon et après le troisième éclair, elle a crié d’une voix d’outre-tombe (lui a dit mon père plus tard) :

Venez à moi femmes de ma lignée   
Que votre pouvoir soutienne mon bras
Afin que le bien triomphe du mal.   

Puis elle a psalmodié des incantations venues du plus profond d’elle-même :

Alakazoumkalimbanagazemjag   

Un ciel de velours étoilé a remplacé les cieux chaotiques. Après la nuit des trois éclairs, comme on l’a appelée plus tard dans la région, la serpe d’or a trôné dans le salon.

Elle est lourde, tiens essaye. » Ajoute-t-elle en plaçant l’objet dans les mains de Syraine.

La jeune femme rousse se plie en deux pour soutenir la serpe d’or. Madeleine sourit.

Je tourne autour d’elle frénétiquement.

« Ma Lucile, dit-elle. J’avais promis de revenir te voir. Je n’ai pas la force de te consoler ma chérie. Mon Patrick a disparu comme tous les hommes du quartier .Toi au moins tu as trois œufs sur six qui ont éclos et… »

Emmy saute et essaye de m’attraper. Je descends vers elle et pépie à son oreille. La chienne comprend mon message. A son tour elle trépigne autour de Madeleine. D’un coup, je m’envole, la chienne s’élance derrière moi.

Quand j’arrive au pied du chêne, les deux femmes ferment la marche.

L’arbre secoue son feuillage.

« Ma châtelaine, enfin. » dit-il

Un arbre leur parle ! Syraine tombe assise. Madeleine est ébahie.

L’ancêtre lui répète les menaces de la lune.

« Ce n’est pas à la surface que se cache le mal » poursuit-il. « Passez par là. »

Une porte s’ouvre dans les flancs de l’arbre.

« Berk qu’est-ce que c’est ? » hurle Syraine. 

Une substance verte recouvre ses jambes.
« Regarde Madeleine, les racines extérieures de ton chêne en sont pleines ! »

- Faites-vite, je commence à étouffer » dit l’ancêtre

« Quelques instants, je vous prie. » Lui crie Madeleine tout en courant vers la maison.

Elle revient, toute essoufflée, avec la serpe d’or accrochée à sa ceinture.

« Elle peut être utile…. Allons-y »dit-elle après une profonde respiration.

Les deux femmes et Emmy passent la porte de bois et pénètrent dans le tronc …

 

 
La suite, je la tiens de Madeleine. Voici comment elle me l’a raconté.
 

 

 Le souterrain descend dans les profondeurs de la terre. Les parois du tunnel sont tapissées par cette substance visqueuse et verdâtre.
Emmy a les pattes engluées dans ce magma. Je dois la libérer à plusieurs reprises. Une odeur de pourriture nous étreint et nous commençons à suffoquer.

Nous arrivons à une grotte. Une légère lumière provient d’un trou tout là-haut à la surface. C’est grâce à lui que nous pouvons respirer.

Et c’est dans son antre qu’il se montre.

Un crapaud monstrueux, haut comme un étage. Des pustules suintent sur son corps immense. Un double menton cache sa bouche. Il bave sans s’arrêter. Il est immonde.

Nous restons immobiles plusieurs minutes. Une envie de rebrousser chemin me tenaille et je suis trop occupée à la faire disparaitre pour empêcher ce qui suit.

Emmy, ma chienne adorée s’élance. Ses flancs brillent sous la sueur. Elle a peur, elle aussi, mais elle est déterminée à me protéger coûte que coûte. Elle s’approche de la bête en grondant. Elle mord ses chevilles. Les crocs de mon Emmy glissent sur la peau de l’autre. Elle doit être dure comme le fer !

Le crapaud l’attrape entre ses dents et l’envoie valser contre la paroi. Horrifiée, je cours vers ma chienne. Je mets ma tête sur son cœur. Ouf, elle respire encore mais très faiblement.

C’est alors que j’entends chanter. C’est Syraine. Elle fait ce qu’elle sait faire. Elle essaye d’envoûter l’animal comme elle le fait avec les hommes. Elle ondule vers lui. Elle est folle ! Je lui crie d’arrêter et dans un rire elle souffle : « C’est un mâle après tout ».

Le crapaud la prend et l’avale sans la croquer. Il en fait une bouchée.
Puis, il s’avance vers moi. Je lui fais face.

« Je ne vais pas me battre avec toi. Je suis trop petite. Tu fais du mal à la terre. Pourquoi ?

Le crapaud pose lourdement ses quatre pattes sur le sol. Ses yeux globuleux me scrutent. Je sens ma dernière heure arrivée. À la place de la bave dégoulinante, une voix sifflante sort de la bête :

« Il y avait une mare tout en haut de ton jardin. T’en souviens-tu ? 

- Oh oui. J’aimais me coucher dans l’herbe et observer les animaux qui la peuplaient. Les grenouilles sautaient en file indienne, les libellules semblaient patrouiller au-dessus des algues et les crapauds coassaient en me regardant...

- Un matin, des pelleteuses ont bouché la mare. L’interrompt rageusement le crapaud.

- Quand je suis rentrée de mon déplacement à l’étranger, Patrick semait du gazon sur cette terre. Comme tous les hommes du quartier, il avait donné une partie du jardin pour la construction de leur terrain de football. »

Le crapaud hurle de désespoir. Le son tape contre les parois de la caverne et je sens la terre trembler sous mes pieds.

« Ce jour-là, ils ont enterré ma famille et tous mes amis. Quand je suis revenu de ma balade, j’ai vu les hommes tasser cette terre assassine. Ils riaient à gorge déployée. Ils ont même trinqué. J’errais seul dans ce jardin, je pleurais toutes les nuits. La lune a entendu mon chagrin. Elle est devenue mon amie et a décidé de m’aider. Elle m’a dit :

« va te cacher petit crapaud ». Le matin où je recouvrirai le soleil et que le noir sera plus fort que la lumière même en plein jour alors tu sauras que le moment est venu .Je ferai disparaitre les hommes du quartier car je suis surpuissante pendant l’éclipse solaire. Et de ton côté, tu boucheras tous les orifices de la terre de leurs beaux jardins. 

 
Je suis venu m’enterrer là sous l’arbre le plus vénéré : le chêne centenaire. Mon chagrin s’est transformé en rage et j’ai grossi, grossi … Je ne m’arrête plus de grossir et de baver depuis ce jour.

Je suis devenu un monstre. Tue-moi et tu sauveras ton quartier. »

Je secoue ma tête à la dévisser. Pas question de faire cela !

Tout à coup, je sens un poids à ma ceinture. La serpe d’or…
Ma mère m’a toujours dit qu’elle était magique. « Espérons-le » me dis-je en retournant dans le tunnel. Je saisis la serpe à deux mains. Mon corps se cabre et je m’entends dire d’une voix d’outre-tombe :

« Venez à moi femmes de ma lignée 
Que votre pouvoir soutienne mon bras
Afin que le bien triomphe du mal. » 
 
 

Et tout en psalmodiant : « Alakazoumkalimbanagazemjag » , je frappe le plafond, le sol, la paroi de gauche et la paroi de droite.

La bave séchée disparait, la pierre inégale recouvre maintenant les murs souterrains.

J’accours dans la caverne. Là aussi le sol est net. Emmy m’accueille en sautillant. Elle jappe de bonheur. J’entends des râles sur le côté. C’est Syraine dans une poche gluante ! J’encourage Emmy à déchirer avec ses crocs la substance autour de ma voisine.

« Comme je dois être laide me dit-elle. Qu’est-ce qui est arrivé ? Qu’est-ce que je fais là ? »

Je lui souris. L’aide à se relever. Nous nous apprêtons à repartir dans le souterrain quand je le vois : un petit crapaud. Il sautille dans un coin de la caverne. Je le prends dans la paume de la main. Il a encore des pustules sur le corps.

Dehors une féerie de couleurs nous comble de joie. L’ancêtre secoue son magnifique feuillage vert. Les arums blancs, les iris mauves, les hortensias roses et enfin les coquelicots et les pâquerettes nous délivrent leurs doux parfums. Comment est-ce possible ? Mon cerisier croule sous le poids de ses fruits. Je vais aller chercher mon panier et récolter pour le soulager. Mes groseilliers sont lourds de perles rouges et masquent à nouveau le jardin mitoyen. Mais j’entends Richard qui joue avec son basset. Les rires des autres jardins me parviennent aussi et m’enchantent.

La plus belle mélodie est la tienne ma Lucile. Tu t’égosilles à l’entrée de ton nid. Je peux admirer ta couvée : six oisillons, le bec ouvert qui réclament leur dû.

C’est comme si rien ne s’était passé.

 

 
3 mois plus tard.
 

 

Sept mésanges bleues s’élancent du nid. Elles survolent un plan d’eau.

A la sortie du souterrain, Madeleine avait demandé aux hommes du quartier, son mari compris, d’installer une nouvelle mare. Ils ont creusé, creusé…Depuis, elle siège au cœur du jardin. Un lotus blanc trône en son centre et sur son nénuphar, un crapaud veille.
Les oiseaux vont le saluer.

C’est que tout le monde aime et respecte le gardien de l’étang !

Mona Llorca

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