Compte à rebours

Tu t’effondres à terre. Tu dis : « J’ai l’impression d’avoir cinq ans ». Juste ces mots-là : J’ai l’impression d’avoir cinq ans. Et puis plus rien.

Alors mon affolement devant ton grand corps étendu sur le carrelage de la cuisine, ma précipitation vers le téléphone, l’appel aux urgences, et puis l’attente à tes côtés. Yeux révulsés, bouche tordue, souffle rauque. Mais souffle tout de même.

Je caresse tes cheveux, et malgré moi, chantonne. Une chanson douce que me chantait ma maman, est-ce parce que tu as cinq ans tout à coup ? Cette chanson douce, je veux la chanter pour toi… Est-ce pour avoir moins peur ?

Ma main caresse, ma bouche chantonne, tout mon intérieur tremble. Tu as dit Cinq ans. C’est quoi, avoir cinq ans ? Tu t’en souviens, toi, de tes cinq ans ? Moi, cinq ans, c’est. C’est la lumière qui pénètre, presque horizontale, la classe de maternelle. C’est l’injustice d’un cadeau de fête des mères volé par une autre petite fille. C’est un voyage à la mer du nord. Le premier sans les parents ou les grands-parents. C’est la découverte, lors de ce voyage, de faire partie de la foule, de n’en être qu’un numéro, et cependant de se sentir unique. C’est un appétit énorme qui se cogne à une impuissance à sa mesure. Est-ce cela que tu as voulu dire ? Cette impuissance ? Ton corps solide qui te lâche, te contraint, et ton être qui s’affole, se révolte ?

Je serre ta main dans la mienne, j’ai peur et j’entends mes lèvres dire : N’aie pas peur, n’aie pas peur mon doux, ils arrivent. Ils savent, ils vont savoir ce qu’il faut faire.

Ils sont arrivés, annoncés par la sirène de l’ambulance. Douze minutes. Une éternité. Mais ils sont là. Ils se sont accaparés de toi. Les gestes précis, efficaces. Je les regarde, rejetée à la périphérie. Impuissante. Nous nous rejoignons sur ce point.

Branle-le-bas de combat. La civière, les escaliers, les voisins compacts sur le trottoir, le trajet vers l’hôpital. Je vous suis. Toi et eux. Ma main ne te touche plus, mes yeux ne voient plus que des bouts de toi. Combien de battements du cœur par pin-pon ? Et toi ? Et toi ?

Ils m’ont plantée dans le couloir des urgences. La dame à l’accueil m’a proposé un café. J’ai refusé. Je marche, machinalement. Je marche, par nécessité. Je compte les carreaux du linoléum. Soixante-deux carreaux en longueur. Divisé par cinq, égale douze, reste deux. Le couloir mesure donc dix-huit mètres et soixante centimètres. Combien de fois l’ai-je déjà parcouru, dans un sens et dans l’autre ? Et depuis combien de temps ?

Cinq ans. Il y a soixante ans que tu n’as plus cinq ans. Tu as vécu douze fois ça. Plus cinq. Presque comme les carreaux. Un carreau par année de vie, et remonter jusqu’à, et revenir juste avant ta chute de ce matin. Je dis n’importe quoi. Alors que toi, de l’autre côté de cette porte… Est-ce qu’il y a une vie derrière cette porte ?

N’empêche, si tu as cinq ans, il m’en reste dix avant de naître, trente-cinq avant de te rencontrer, et de te dire Je t’aime pour la première fois. Si tu as cinq ans, nous pouvons tout réinventer, tout réécrire, et surtout zapper cette journée-ci. Si tu as cinq ans le monde t’appartient. Tu es encore dans les jupes de ta maman. J’ai entendu dire qu’au moment de mourir Maman est le mot le plus courant. Des champs de bataille, des lits d’hôpitaux ou des chambres douillettes, des rues de bidonvilles ou du fracas de tôles froissées, combien de cris, de soupirs s’élèvent-ils, Maman Maman Maman ? Dans les films, juste avant de mourir, les héros voient leur vie défiler, en un éclair ils traversent leurs bravoures et leurs amours et se retrouvent sur les genoux de leur Maman. Il paraît que dans la vraie vie cela arrive aussi. Un copain, je ne sais plus son nom, m’a un jour raconté l’avoir vécu lors d’un accident de moto. Toute une vie en l’espace de quelques secondes.

Toi, ce matin, tu as beurré ta tartine. Tu m’as demandé s’il restait de la confiture d’oranges amères. Je t’ai répondu : oui. Tu t’es levé, as fait deux pas, es tombé. Quelques secondes, peut-être cinq. Douze ans par seconde, et tu t’es retrouvé sur les genoux de ta maman. Tu es là, de l’autre côté de cette porte. Tu te bats. J’en suis sûre. Je veux le croire. Le loup, on s’en fiche. Contre lui nous serons deux. Une chanson douce Que me chantait ma maman, une chanson douce pour tous les petits enfants. Tu n’es pas un enfant, tu es mon homme, mon amour. Et si je n’ai pas de tes nouvelles, à l’instant, je vais devenir folle.

« Il est toujours en salle d’opération, Madame. Non, je ne peux pas vous en dire davantage. Dès que j’ai des nouvelles. Oui, je vous préviens. Vous ne voulez toujours pas prendre un thé ou un café ? Vous devriez peut-être essayer de manger quelque chose. Ou de prendre l’air. Il fait délicieux dehors. Laissez-moi votre numéro de téléphone. Promis, je vous appelle. »

Dehors. Je suis dehors. Je ne sais pas ce que j’y fais, mais j’y suis. Toi, tu es dedans. Je ne sais pas si tu es encore, et si c’est le cas, quel homme je vais retrouver. Je fais le chemin à l’envers, je retourne vers la maison. C’est ma manière à moi de remonter le temps. Je ne peux pas m’en empêcher, je compte les dalles des trottoirs, et les bandes blanches des passages cloutés, aussi. Dans la poche de ma veste, je serre mon téléphone. Sonne, s’il te plaît, sonne. Ma main est moite. Et je veux qu’il sonne, et j’ai peur qu’il sonne. Alors, je me mets à courir, et je compte, je compte les passants, et les nuages, et mes respirations, et tout ce qui me sépare de toi.

A cinq cents mètres de la maison, je m’écroule sur un banc. Je suis la biche aux abois de la chanson, et aucun brave chevalier ne passera. Il n’y aura que moi ici, et toi, là-bas.

Attendre. Je veux bien attendre, encore un peu, encore cinq ans, encore dix ans, encore une éternité, à condition qu’au bout de tout ce temps passé, tu sois vivant. Et que tu n’aies pas cinq ans.

Marianne De Wil

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