Ton beau visage presque serein

Tu venais me dire au revoir. Enfin, une sorte d’au revoir. Tu as fait plus. Beaucoup plus. Tu m’as rejointe. Cela s’est fait sans ton accord. Mais c’est comme ça la vie. On croit qu’on peut choisir mais finalement, on choisit peu.

Moi, par exemple. A vingt-deux ans, j’ai voulu partir. Tu enrageais. Tu disais que je te prenais en otage. J’en avais assez. Puisque tout était fini. Fi-ni. Mais je n’ai pas réussi. Pas la force, pas le courage. Raté. Alors je suis restée. Je me suis traînée un temps. Le corps en boule. Un vieux fœtus. Et puis j’ai bien dû me frotter les yeux et je me suis dit que le paysage n’était peut-être pas si moche, qu’il était même plutôt intéressant, à y bien regarder. Cela me faisait sourire. Un sourire délavé mais un sourire. Je n’osais pas trop y croire. Je respirais parcimonieusement de peur que tout ne s’évanouisse. Mais non, à part toi, tout était là. Possible. Il fallait que je me l’accorde. J’ai fait un premier pas. J’ai repris des études. Un deuxième. J’ai quitté la maison de mes parents où j’étais revenue me terrer. Un troisième. Un quatrième. Je sentais le sol de plus en plus ferme sous mes pieds. J’ai osé emplir mes poumons. Ça n’a pas explosé. J’ai recommencé, encore et encore. Robert est arrivé. Un prénom de camionneur, mais un joli cœur. J’étais une fleur, un peu idiote, qui se rouvrait sous ses yeux. J’étais contente d’être idiote, de cette manière-là. Je faisais partie du champ des jeunes filles. Robert est parti et j’ai pensé : Tant pis. Je n’ai pas eu envie de partir, cette fois-là. Parce qu’Antoine est arrivé. Et Fabian, Laurent, Julien, Etienne… et d’autres. Non, je n’avais plus envie de partir. J’accueillais. Toi, tu étais de l’autre côté de l’Atlantique avec Ellen, ta nouvelle bassiste. Cela marchait fort pour vous. J’en avais de temps à autre des échos par tes potes et aussi quelquefois par toi. Les courriels n’existaient pas. Les lettres avaient le bon goût d’être lentes, déjà obsolètes à leur arrivée. Je les pendais à la corde à linge dans le grenier commun et la lumière qui passait par la tabatière prenait le temps qu’il fallait pour les effacer. C’était muettes qu’elles me parlaient le plus.

J’avais obtenu mon diplôme de kiné. Je m’occupais d’enfants en rééducation. Je les aidais à remodeler leur corps, à se réapproprier leur vie accidentée. Ou était-ce eux qui m’aidaient ? La question ne se posait pas, on vivait. Parfois, ils passaient leur doigt sur la ligne rouge et légèrement gonflée de mes poignets et me demandaient : « Et toi, qu’est-ce qui t’est arrivé ? ». Je souriais, je mentais. Avais-je honte ? Je leur racontais des histoires. J’en faisais un signe de connivence. Et peut-être, finalement, que je ne leur mentais pas tant que ça.

Est-ce que l’amour s’échappe avec le sang ? Est-ce qu’il se fige quand celui-ci coagule ? Je n’utilisais plus la musique qu’avec les enfants. J’étais bien dans ma vie.

Quand tu es revenu en Europe, j’étais avec Thomas. On ramassait des brindilles pour se faire un nid. En tout cas, c’était dans l’air. Tu es venu me trouver un midi à l’hôpital. Tu avais toujours neuf ans de plus que moi mais tes tempes commençaient à grisonner. Sinon, pareil. Tout était pareil. Alors on est retombé dans les bras l’un de l’autre. Sous la bourrasque, les prémices du nid ont volé en éclats.

Tu avais vécu ce que tu avais tant à vivre ailleurs. Tu avais pris ce que tu avais à prendre et perdu tout ce que tu avais à perdre. Et tu étais là. Je me sentais forte. Tu explosais toutes mes barricades. Seul comptait l’instant.

L’instant dura un an tout rond.

Tu es reparti au Japon, la musique t’y appelait. Je ne t’y ai pas suivie. Oui, c’est étrange cette sensation. Mais il faut quitter la fête tant qu’elle est belle.

Quitter l’homme. Pas la vie, cette fois-ci.

Tu m’écrivais des lettres d’amour, magnifiques. Je les lisais, les rangeais dans une boîte à chaussures. Ne les relisais jamais, y répondais parfois. Toujours en décalage.

Mais toi et moi, nous tenions à ce fil. Souvent léger, presque imperceptible. Parfois tendu, immensément présent.

Après, après, la vie et son horloge. Tic. Moi, je fais deux enfants avec Serge. Serge, un roc dans ma vie. Un roc pour la première fois. Tac. Toi, tu continues à effeuiller les amours, et puis, un jour, tu m’apprends que tu t’es marié. Et presque immédiatement après, que l’épousée est morte, emportée par la vague monstrueuse qui dévasta une côte lointaine en Asie du Sud-Est. Que faisais-tu là, toi qui déteste le tourisme de masse ?

Et tu continues ta vie d’errance, avec pour seul guide, la musique.

Tic tac, de loin en loin, mais sûrement, des mots voyagent entre toi et moi.

C’est plus tard que je l’ai rencontré. Celui qui décida de s’installer dans mon ventre. Mon ventre qui par deux fois avait été habité par des enfants, prolifération de cellules de vie, abritait désormais un crabe, prolifération de cellules de mort. J’ai lutté, puisant de la force dans les enfants, les miens et ceux que j’accompagnais, en Serge, et même dans ce fil ténu qui nous lie. J’ai lutté. Il a gagné. Le corps desséché, le crâne chauve, je repose, comme on dit, sur du satin blanc, dans une caisse en hêtre. Cette fois, je suis vraiment partie. Et je n’ai pas choisi. La vie aime le pouvoir.

C’est ma sœur Fabienne qui t’a prévenu. Serge était d’accord. Tu as sauté dans le premier avion, pour un rendez-vous manqué. Par essence. Mes funérailles. Qu’est-ce qui t’as pris ? Cela fait des années que nous ne nous sommes plus vus. Cela aurait pu rester ainsi. Fin de partie. Non, à l’aéroport, tu as loué une voiture. Sur l’autoroute, des nappes de brouillard, et ton impatience. Tu roulais vite. J’aurais voulu te dire : Fais attention ! Te dire que là, juste devant, plusieurs dizaines de véhicules s’étaient percutés, piégés par la météo. Te dire ce monstrueux amas de tôle et de souffrance vers lequel tu fonçais. Les morts ne parlent pas. Tu as continué à foncer et tu es allé t’encastrer dans un camion. Tu es là. Le corps broyé. La tête penchée en arrière. Ton beau visage, inerte, calme, presque serein. Comme si tu n’avais pas eu le temps. Le temps de comprendre que c’est là, que tu me rejoignais.

Monique Justin

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