Le souffle du vent

C’est à l’autre bout du village, tout en haut de la colline qu’elle l’avait vu pour la première fois. Lorsque Claire y parvint, elle eut un choc. Les arbres majestueux qui se penchaient sur les tombes pour défendre les défunts des dangers de la terre étaient réduits à d’infâmes souches. Les croix dénudées se dressaient pathétiquement vers le ciel. Le lieu était devenu sinistre et inhospitalier. Le vent du Nord y soufflait, comme à son habitude. Elle emprunta l’allée centrale et se dirigea là où les dépouilles récentes attendaient leur sépulture. Le gazon avait été tondu. Cà et là, des gerbes de fleurs ajoutaient des touches multicolores. Elle s’assit à même le sol, déchiffrant dans la pénombre naissante les quelques mots griffonnés sur des dessins d’enfants et fichés dans une terre fraîchement remuée.
Une tache sombre s’abattit brusquement au-dessus d’elle. Surprise, Claire leva les yeux. Cette ombre lui apparut comme une menace. Elle la fixa, pétrifiée et sentit la chair de poule la gagner jusqu’au dernier centimètre carré.
Elle ferma les yeux et se remémora la silhouette fragile de Pawel, ses yeux bleus et tristes, ses doigts longs et fuselés, conçus pour pincer les cordes d’un violon. Elle entendit distinctement les premières mesures de la première sonate pour violon de Bach. Le jeune musicien, avant de disparaître, avait laissé quelques mots énigmatiques sur la table de son bureau. C’est du moins ce que Katja, sa femme, avait déclaré.
A présent, Claire était sûre de voir bouger quelqu’un dans l’obscurité parmi les pierres tombales. Elle hurla. Il y eut un bruit de feuillage chiffonné et un cri surgit du marronnier, le seul arbre à ne pas être passé sous les lames de la tronçonneuse. Les larmes aux yeux et tremblant de tout son être, elle sentit un souffle chaud dans le cou. Elle se dressa d’un bond :
— Katja ?
Claire cligna des yeux et laissa échapper un rire nerveux pour cacher son émoi.
— Impossible d’être tranquille deux minutes pour se recueillir, s’exclama Katja.
Cette phrase résumait bien Katja. Malgré le malheur qui l’accablait, elle ne manquait pas d’aplomb.
— Je suis désolée pour ce qui t’est arrivé, dit Claire. C’est vraiment un coup dur.
— Bof ! s’exclama Katja. De toute façon, ça n’allait plus entre nous.
Claire eut du mal à comprendre cette remarque insignifiante face à un tel drame. Comme si le suicide de son mari représentait une délivrance pour Katja ! Sans demander son reste, Katja lui tourna le dos pour se diriger vers la tombe de son mari, une housse contenant un instrument de musique sous le bras. D’emblée, Claire se doutât de quelque chose. Perturbée par la rencontre avec son amie d’enfance et émue par le souvenir de Pawel qui assaillait son cœur, elle frissonna, releva son col et se hâta vers la grille du cimetière.

Claire connaissait Katja depuis l’enfance. Elles avaient fait leurs classes ensemble. Katja, de deux ans sa cadette, était bien plus délurée qu’elle. Tout chez elle avait poussé trop vite, les poils, les seins, les hanches. Quand elles se rendaient ensemble à vélo à la piscine, c’est Katja que les hommes regardaient. Souvent, Claire rentrait seule à la maison et inventait une excuse auprès de la mère de Katja. « Son vélo a crevé, elle rentre à pied ». « Elle est repassée chez une copine pour terminer un devoir ».

Katja partit étudier les arts graphiques et revint au village, un beau jour au bras de Pawel, un musicien virtuose venu de l’Est. Pawel était aussi doux que Katja était brusque. Aussi mince et fragile que Katja était ronde et bien en chair. Aussi discret que Katja était volubile. Le mariage eut lieu très vite. Puis ils quittèrent le village. Pawel avait été engagé dans un orchestre symphonique et voyageait au gré des concerts. Claire revit Katja les fins de semaine. Son mari était perpétuellement en tournée. Bizarrement, elle n’en pipait mot, cette situation ayant l’air de lui convenir. Claire ne reçut aucune confidence de la part de Katja sur sa situation de couple, ce qui était peu coutumier de sa part.

Une fin de semaine pourtant, Claire fit la connaissance de Pawel dans ce lieu très particulier, le cimetière du village. Claire aimait cet endroit peuplé d’arbres nostalgiques. Elle rêvait d’y être enterrée et s’imaginait les fleurs qui embaumeraient quotidiennement sa tombe. Car c’était l’endroit le plus fleuri qu’elle connaissait.
Elle avait déjà pris contact avec le jardinier du village qui lui avait promis de s’en occuper. C’était une plaisanterie bien sûr, car encore fallait-il qu’elle décède avant lui…

Ce jour-là, comme de coutume, Claire se faufilait entre les tombes pour s’arrêter devant celle de son père, une pierre brute fichée dans le sol. Elle contempla avec tristesse les pièces montées que sa sœur s’échinait à déposer sur le gravier et regrettait amèrement la terre, les fleurs sauvages qu’elle avait semées ou les lierres rampants que sa même sœur s’escrimait à faire disparaître…

C’est là qu’elle le vit, Pawel, le mari de son amie Katja. Il était debout, appuyé contre une pierre tombale, aussi haute que lui. Il jouait d’un instrument invisible. Des sons pathétiques s’en échappaient. Les oreilles de Claire en frémirent presque d’effroi. Des sons qui appelaient à la mort. Il jouait dans la brume flottante, dans le vent qui gémissait. Et sa musique était d’ombre. Elle n’y connaissait pas grand-chose en musique, mais des sons pareils elle n’en avait jamais entendus. Ils ne provenaient pas d’un instrument réel.
Le visage de Pawel était transfiguré. Elle voyait trembler des mèches de cheveux sur son front. Il jouait dans le vent humide qui sentait l’humus, l’écorce, la terre mouillée et sa musique avait l’odeur du froid et des feuilles mortes. Il jouait paupières baissées et sa musique avait la couleur de ses yeux bleus océan. C’était une prière, un appel âpre et lancinant. S’apercevait-il seulement qu’il y avait quelqu’un qui l’observait ? Pensive, Claire s’éloigna, le laissant dans ses rêves, dans sa solitude, dans sa douleur.

Elle prit l’habitude de le voir là-bas. Enfin, l’habitude est un grand mot, disons, les rares fois où Pawel, libre de ses tournées, rentrait au village pour accompagner Katja dans sa famille. Les réunions familiales l’étouffaient. Il avait besoin de cet endroit pour se ressourcer et échapper à cette volubilité propre à la famille de Katja. C’en était trop pour lui… Il devait s’isoler. Alors, il se réfugiait dans ce cimetière avec cet instrument magique qu’il avait conçu lui-même et que personne ne connaissait. Il en était l’inventeur et le seul capable d’en jouer. Pawel expliqua à Claire que l’instrument n’émettait des sons que sous le vent du Nord. Il lui indiqua une fente longue et fine qui, quand le vent soufflait, faisait vibrer les cordes. Ce n’était pas l’interprète qui jouait une mélodie, c’était le vent qui tenait le rôle principal.
Pendant une heure au moins, Claire était transportée dans un autre monde. Jusqu’à la prochaine rencontre. Sans se fixer de rendez-vous, ils savaient tous deux qu’ils allaient se revoir bientôt...

Lorsqu’on annonça dans le village le suicide de Pawel, Claire fut dévastée. Elle eut du mal à le croire. Il devenait de plus en plus expert avec son nouvel instrument qu’il peaufinait, affûtait, il en faisait sortir des sons inconnus jusqu’alors.
Katja raconta que Pawel, au retour d’un concert, s’était jeté par la fenêtre du deuxième étage de la maison qu’ils occupaient. Pour Claire, cet événement était inimaginable. C’est vrai que Pawel était un être fragile, délicat et influençable. Mais de là, à se suicider, il y avait un grand pas qu’il n’aurait pas franchi. Katja l’avait-elle houspillé pour son manque d’ambition ? Que s’étaient-ils dits la nuit de sa disparition pour que Pawel ait commis l’irrémédiable ? Personne ne le savait. Pawel était dans sa tombe et Katja restait muette comme une carpe.

Quelques temps plus tard, en première page d’un journal, Claire eut un choc en apercevant la photo de Katja avec dans ses mains l’instrument magique de Pawel. On recherchait le mélomane qui pourrait en faire sortir des sons, mais aucun ne réussissait à produire quelque chose d’harmonieux. Malgré sa visite au cimetière, Katja n’avait pas réussi à en percer le mystère. Car, c’était cet instrument que Claire connaissait et qui n’émettait des sons que sous le vent du Nord, celui qui précisément soufflait dans ce petit cimetière.

Monique Justin

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