Fin de journée

« Il est l’heure, monseigneur »

Jean a déposé sur la table de chevet un café au lait et un croquant aux amandes. L’un des derniers de la boîte reçue pour son anniversaire.
« Merci chéri ». Jeanne aime ce temps entre sommeil et veille. Le rideau légèrement entrouvert laisse passer le peu de lumière de ce mois de novembre.

Elle se sent pleine de gratitude envers cet homme qui la réveille ainsi depuis cinquante ans. Ils s’étaient rencontrés lors d’une séance de cinéma. Elle aimait Montand et De Funès et lui se passionnait pour les films en costume.
Ils avaient pris un verre, ne s’étaient plus quittés.

S’il devait s’absenter pour son travail, il lui téléphonait toujours à sept heures « il est l’heure monseigneurrrr.. »
Depuis une semaine Jeanne fait un grand nettoyage d’automne. Elle met ses vêtements dans des housses en plastique, range les chaussures dans leur carton, classe les papiers, factures et relit quelques lettres, les met en paquets, les ficelle avec un reste de bolduc pourpre datant d’un noël ancien.

L’armoire normande a été vidée des couvertures inutiles et des draps fanés. Elle les portera dans l’après midi au secours catholique du coin de la rue.
Jeanne a bu son café, mordu dans un croquant et se lève. Elle enfile sa robe de chambre achetée au Pays Basque. C’est une robe de chambre épaisse, à carreaux rouges et bleus, élimée aux manches et aux poches décousues. Mais c’est un vêtement chaud et doux dans lequel elle resterait bien toute la matinée.

Elle n’a plus grand chose à faire aujourd’hui.

Dans la cuisine, Jean a préparé les bols de céréales, et pressé les oranges. La table est mise : deux tasses (il a refait du café), deux bols où le lait fume. Ils s’assoient l’un en face de l’autre tendant la main de part et d’autre de la table, se caressent du bout des doigts.
Jean a posé sur l’antique tourne-disque les Variations Golberg.
« une répétition, en quelque sorte », se dit-elle.
Jean a mis sa veste canadienne. Ils sont assortis tous les deux. Carreaux rouges et bleus.
Jeanne regarde son mari. C’est un homme sec, aux pommettes hautes. C’est ce qui l’avait rendue amoureuse, ce type slave, ses yeux gris qui semblaient poser des questions en permanence, ce nez mince et légèrement busqué qui venait lui souffler dans le cou lors de leurs nuits d’amour.
« nous avons eu du bonheur de nous rencontrer », c’est ce qu’elle aimerait lui dire.
« j’ai encore quelques bricoles à ranger dans le garage » dit Jean. Je voudrais retrouver la clef de dix, la mettre dans la boîte à outils. Et si j’ai le temps, préparer les caisses de vin pour les enfants. Ils pourront les boire à noël ou pour une autre occasion.. »
« tu as le temps, mon chéri », dit Jeanne. Moi, je vais prendre un bain. »
Elle se fait paresseuse depuis quelques mois, a pris quelques kilos. « tu manges trop de cochonneries » lui disait son mari.

Elle se lève avec difficulté, se cogne à la table, met ses mains dans la douce chaleur de la laine pyrénéenne.
Jean a rincé les bols et les tasses et les essuie soigneusement avant de les ranger sur la desserte. Elle le voit qui s’agrippe au dossier de la chaise, se crispe, grimace.
Elle fait semblant de n’avoir rien remarqué.
Jeanne fait couler l’eau dans la baignoire, accroche sa robe de chambre à la patère, lève les bras pour ôter sa chemise de nuit. Nue, elle regarde son corps dans le miroir ovale, prend sa poitrine à deux mains, relève ses cheveux, caresse sa nuque, lisse ses épaules.
C’est une chanson de Ferré qui lui trotte en tête. « avec le temps... » elle a toujours trouvé les paroles cruelles, cyniques.
Jean a mis sur la platine la compilation de Barbara. Il sait qu’elle aime chanter dans son bain, qu’elle croit qu’il ne l’entend pas. « Nantes, L’aigle noir, Madame,... » Elle les connaît par cœur.
Dans le garage, Jean s’est assis dans la voiture, sur le siège passager.
De la boîte à gants, il sort les papiers d’assurance qu’il mettra sur la commode de l’entrée. Il regrette de ne plus pouvoir conduire. Il aurait emmené Jeanne près du lac. Quand les enfants étaient petits, il y allaient tous les dimanches. Charles montait dans les arbres et les filles s’entraînaient à faire la roue et le poirier.
Ils sortaient les couvertures, s’y étalaient l’été, s’y enroulaient l’automne.
Il revoit Jeanne dans sa robe vichy rouge et blanche, et la rangée de petits boutons qui l’excitait forcement.

« C’est encore une bonne voiture, se dit-il. Si Victor voulait bien passer son permis.. »
Il entend le facteur se garer dans l’allée.
Là haut Jeanne a tiré la bonde et regarde l’eau s’écouler. Sur le rebord de la baignoire, enroulée dans l’essuie blanc, elle ôte ses bagues et son collier en or jaune et les dépose sur l’étroite étagère en verre sablé, à côté de son eau de toilette éventée.

Barbara s’est tue.

A midi ils reprennent leur place à table. Jean a sorti du congélateur des filets de rouget barbet et un reste de gratin dauphinois.
L’après midi il prennent l’allée qui descend vers les bois, leur promenade quotidienne, quand le temps le permet.
Le jour gris d’automne est déjà finissant, la brume se couche sur les chênes et les bouleaux.
A leur retour, Jean se souvient du passage du facteur et retire de la boîte métallique une enveloppe carrée. L’écriture manuscrite lui est inconnue. C’est un carton d’invitation pour un vernissage qui aura lieu dans deux semaines. Il met le carton dans sa poche. Jeanne ne l’a pas vu faire car elle s’est avancée dans le fond du jardin, là où traînent de nombreux pots fêlés qu’elle aurait dû jeter au printemps.
A cinq heures il fait nuit.
« si on faisait un feu dans la cheminée », dit Jean.
« Oui, mais il faudra penser à disperser les braises avant de s’endormir ».
« Et aussi fermer les volets et laisser la lumière du porche allumée », rajoute Jean.
Avant de monter, Jean remet sur le tourne-disque les Variations, jouées par Glenn Gould.
S’endormir, c’est ce qu’ils vont faire, couchés sur l’épais couvre lit beige.
Jean met son nez dans le cou de Jeanne, prend ses mains dans les siennes.
« Nous avons eu une belle vie, n’est ce pas Jeanne. »

C’est la lumière du porche restée allumée depuis plusieurs jours qui a éveillé le doute chez les voisins. Et les volets restés fermés. Ils ont sonné, frappé au carreau de la cuisine.
Puis appelé la police.

Hélène Lajugie

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