Un quart d’heure avant de quitter Cédric

Cela faisait deux ans que je n’avais plus donné de sang. J’étais contente d’y retourner. Il y avait une collecte annuelle dans ma commune et j’y participais régulièrement depuis mes 18 ans. Je n’ avais manqué que trois fois : après mes deux accouchements, et l’année précédente, après cet accident avec la tondeuse qui avait failli me coûter trois doigts de la main gauche.
Début mai, on voyait apparaître une banderole sur la façade de la maison communale. C’était l’époque des cerisiers en fleurs, le temps de remiser manteaux et bottillons pour ressortir des placards les sandales et les T-shirts des enfants. Ils étaient toujours associés dans ma tête : les cerisiers en fleurs, la banderole annonçant la collecte de sang et le grand tri des vêtements. Cela me donnait un sentiment de légèreté, de liberté, une envie de siffloter.
 
La collecte se faisait dans la salle des mariages, je n’ai jamais vraiment su pourquoi, c’était probablement le local le plus grand, le plus accessible, celui qui se prêtait le mieux à l’installation des divers équipements.
C’est là que nous nous étions mariés, Cédric et moi, 10 ans plus tôt et j’éprouvais chaque fois une petite bouffée de sentimentalisme à ce souvenir, en même temps qu’un peu de nostalgie pour cette époque de découverte et d’insouciance. En 10 ans, même si nous nous aimions toujours beaucoup, les soucis des enfants, les fins de mois difficiles et le train-train quotidien avaient quelque peu affaibli la grande passion du début. C’était comme si l’amour s’usait, petit à petit.
 
Le déroulement des opérations était toujours le même. On faisait la file dans le large escalier d’honneur. Une femme en blouse blanche, assise à une petite table à l’entrée de la salle des mariages, nous appelait un à un pour compléter une fiche de renseignements administratifs. Puis, elle nous introduisait dans le bureau du médecin, en réalité un renfoncement de la salle qu’on avait isolé au moyen d’une série de panneaux amovibles.
Le médecin nous interrogeait, nous examinait, et si tout semblait normal, il prélevait un tube de sang, y collait une étiquette et le déposait dans un guichet pratiqué dans un des panneaux et qui communiquait avec un mini laboratoire où l’on pratiquait les quelques analyses réglementaires.
Il fallait alors attendre le résultat, assis en rang d’oignons à l’autre bout de la salle, le dos aux paravents qui masquaient tant bien que mal les trois fauteuils où se pratiquait la collecte proprement dite.
Enfin, dernière étape du parcours : du café et des biscuits étaient servis sur une table qui faisait face à la première, celle des renseignements administratifs.
 
J’avais passé la visite médicale et j’attendais le résultat de la prise de sang. L’attente était parfois longue et j’avais sorti un livre de mon sac mais je ne lisais pas, je rêvassais en regardant par la fenêtre : les cerisiers viraient déjà du rose au brun et une vague tristesse m’envahissait à la pensée de la fugacité de toute chose.
Je sursautai : on me parlait à l’oreille. Le médecin voulait me revoir, il y avait un problème.
Il me l’a dit avec beaucoup de ménagement, il était très gentil, très patient. Il m’expliquait qu’être séropositif ne voulait pas dire que j’allais développer la maladie : actuellement, ce n’était plus un drame, on pouvait vivre tout à fait normalement moyennant quelques précautions. Il m’a donné l’adresse d’un centre spécialisé pour le dépistage et le traitement du S.I.D.A. Il a insisté pour que je prenne rendez-vous sans tarder : même si je n’étais pas malade, j’étais porteuse et il fallait, d’une part, trouver l’origine de la contamination et, d’autre part, éviter que je n’infecte mon conjoint qui devait, lui aussi, se faire dépister. De même que tout partenaire sexuel que j’aurais pu avoir, a-t-il suggéré avec douceur.
 
Je suis sortie dans le soleil. J’avais reçu un coup de massue sur la tête, j’ai dû m’asseoir sur un banc dans le square tout proche. Les idées se bousculaient, incohérentes : prendre le rendez-vous, parler à Cédric, la source de la contamination, et le risque d’être malade, de devoir subir un traitement lourd,… insurmontable ! L’idée du suicide m’a traversé brièvement l’esprit : tout régler d’un coup, d’un seul geste. Et laisser deux orphelins de 5 et 7 ans ? Impossible, je ne pouvais pas faire ça, il fallait affronter le problème.
J’ai mis une heure pour rentrer chez moi, je me suis trompée de rue, dans ce quartier où je vis depuis ma petite enfance, j’ai dû m’asseoir une deuxième fois sur un banc, essoufflée, nauséeuse.
 
La maison était silencieuse, comme toujours quand les enfants sont à l’école. J’ai trouvé ce calme bizarre : il me semblait que rien ne pouvait plus être comme avant alors qu’une tornade venait de balayer ma vie.
J’avais encore en main le papier du médecin. Il avait insisté pour que je téléphone immédiatement. On m’a donné rendez-vous pour la semaine suivante. J’avais cinq jours à attendre, mais à attendre quoi ? Je n’avais aucune idée de ce qui allait m’arriver. Aucune idée non plus de ce que je devais faire pendant ces cinq jours. Avant toute chose, parler à Cédric, bien sûr. Il allait se poser des questions, et en particulier celle qui tournait en roue libre dans un petit coin de ma tête depuis l’annonce de la catastrophe : la source de la contamination. C’est cela qui m’angoissait, plus que le risque d’attraper la maladie.« Tout autre partenaire sexuel » avait dit le médecin. Je n’en avais jamais eu d’autre depuis notre mariage.
Alors, la piste principale, celle que je privilégiais, c’était celle de la transfusion que j’avais subie l’année passée, après qu’on ait recousu mes doigts sectionnés par la tondeuse. Bien sûr ! ça ne pouvait être que ça : une contamination par transfusion.
J’étais certaine que le centre spécialisé allait m’aider à le prouver : ils allaient retrouver la trace du donneur. J’allais me venger, intenter un procès, j’allais…, j’allais…
Cependant, un doute me taraudait. Je savais – et je venais d’en avoir la confirmation – qu’un porteur du virus du S.I.D.A. ne peut pas être donneur de sang. Je savais que ces contrôles étaient systématiques depuis de nombreuses années et que, dans nos pays, il n’y avait plus de risque d’être contaminé par une transfusion.
Alors, il ne restait qu’une explication, une seule possibilité : Cédric.
Plus je retournais le problème dans ma tête, plus l’évidence s’imposait : Cédric avait eu, avait sans doute encore, une relation extraconjugale. Il me trompait, peut-être depuis toujours. Il avait bien caché son jeu : je n’avais jamais douté de lui, je n’avais jamais eu le moindre soupçon. Il nierait, certainement. Il fallait que j’aie des preuves avant de l’accuser.
 
J’ai rempli les cinq jours et les cinq nuits d’attente par une enquête fébrile. J’attendais que Cédric dorme profondément et je me relevais pour fouiller dans ses poches, dans les tiroirs de son bureau, à la recherche de je ne sais quel indice compromettant. J’ai lu les texto sur son téléphone, j’ai parcouru une centaine de mails sur son P.C. Une nuit, j’ai pris ses clés de voiture et je suis sortie, une veste passée sur mon pyjama, pour consulter la mémoire de son G.P.S. Tout cela ne me menait nulle part : il y avait des adresses, des destinataires de mails ou de texto que je ne connaissais pas, mais rien de tout cela ne me paraissait suffisamment compromettant. Après tout, il côtoyait plein de gens pour son boulot. Ou alors,… Bien sûr ! c’était ça la preuve : il avait soigneusement effacé toute trace qui aurait pu le trahir.
J’étais de plus en plus méfiante, à l’affût du moindre indice. Je contrôlais l’heure de son retour à la maison le soir et j’allais la nuit consulter son agenda. Il y avait des incohérences. La veille, par exemple, il avait mis plus d’1h1/2 pour revenir de son dernier rendez-vous. Qu’avait-il fait ? Par où était-il passé ? Bien sûr, son rendez-vous pouvait avoir été retardé, ou prolongé, ou alors un bouchon sur la route ? Je n’avais rien demandé. Il m’aurait dit n’importe quoi. Mais maintenant, je savais, j’avais des certitudes.
 
On était à la veille de mon rendez-vous au centre spécialisé. Je n’avais aucune preuve formelle, mais je savais que seul lui avait pu me contaminer. Il m’avait menti, trompée et il m’avait refilé la pire des maladies, sans le moindre scrupule. J’avais décidé que je lui parlerais ce soir, une fois les enfants endormis.
Tout était clair dans ma tête. Je ne voulais plus le voir à la maison, il devait faire ses valises dès le lendemain. J’allais demander le divorce, à ses torts évidemment. J’étais certaine d’obtenir la garde des enfants. Et une confortable pension alimentaire : après tout, je n’avais aucune raison de le ménager, je ne ferais aucune concession.
Je fourbissais mentalement les phrases définitives que j’allais lui servir. Je serais dure, sèche, intransigeante. Ah ! il allait voir s’il pouvait me tromper impunément, s’il pouvait me refiler des virus mortels en courant le guilledou !
Tout en nettoyant les légumes pour le repas du soir, un œil sur les enfants qui se disputaient bruyamment en jouant au Mikado sur le tapis du salon, j’affinais mon texte, je me le disais tout bas. Il fallait que je garde mon calme, que je parle d’une voix nette, sans emphase. Tout serait réglé en quelques phrases.
 
Quand Cédric est rentré, je sanglotais dans mon fauteuil. Il est venu s’asseoir contre moi, il m’a prise dans ses bras en silence. Il me regardait, l’air interrogateur mais ne disait rien, il attendait que je me calme, il me caressait les cheveux, tout doucement. Mais je n’arrivais pas à me contrôler, j’étais agitée, comme secouée de convulsions. Chaque fois que je le regardais, mes sanglots reprenaient de plus belle.
Enfin, je me suis reprise. J’ai respiré un grand coup et, toujours dans ses bras, sans le regarder, je lui ai tout raconté : la prise de sang et le résultat, l’horreur de me savoir séropositive, et puis mes ruminations, mes soupçons, mes fouilles dans ses affaires, mes quasi-certitudes et ma décision de tout casser. Et enfin, ce coup de téléphone, un quart d’heure avant son retour, ce coup de téléphone qui m’annonçait qu’il y avait eu une inversion d’étiquettes sur les tubes et que je n’étais pas séropositive, ce coup de fil qui m’avait assommée presque autant que le mauvais diagnostic. J’aurais dû me réjouir, bondir de joie, de soulagement, et je m’étais effondrée à la pensée de ce que j’avais failli faire, de ce que j’avais prévu de lui dire, à l’idée de cette séparation injustifiée qui nous aurait tous détruits. Mes soupçons, mes enquêtes, mon discours soigneusement préparé,… je me faisais horreur, je ne me reconnaissais plus, comment en étais-je arrivée là ?
 
Je me suis tue, les épaules encore secouées de quelques derniers sanglots. Cédric me caressait toujours doucement les cheveux. Je l’entendais murmurer « ma douce, ma toute petite chérie, je t’aime. »

Mars 2014
Michèle Paduart

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