L’esprit de Noël

Les portes vitrées du hall s’écartent devant vous, et vous plongez dans le froid du petit matin. Sur votre droite, émergeant à peine derrière le toit d’un immeuble voisin, le pâle soleil ne réchauffe rien et peine à dissiper la nuit ; l’air est si vif, et vous pensez que cette fois ça y est, il est là au coin de la rue, le bonhomme hiver avec son blanc manteau, qui vous ramène par bribes les poésies qu’on vous faisait réciter enfant. Vous songez aux joies qui vous traversaient à l’approche des premiers frimas. Frimas, c’était un mot que vous trouviez bien joli, un peu magique, c’était comme si ça ne voulait rien dire, mais ça rimait avec verglas, avec Saint-Nicolas, alors on comprenait quand même un peu… Et vous reviennent alors les longues veillées sous votre couverture, à refuser de dormir, à guetter un bruit dans la cheminée, à attendre un signe, quelque chose qui vous dirait que le Grand Saint descend dans vos petits souliers. Les frimas, c’était aussi la neige, et la barbe du Père Noël, les traîneaux et les rennes, et les mandarines, les noix, et la chaleur des soirées avec votre maman, et votre papa, blottis alors que dehors, tu vas avoir si froid, zavoir si froid, et puis tout cela qui était forcément joyeux.

Vous avancez d’un bon pas sur le pavé irrégulier, les joues mordues par le gel. Vous forcez l’allure, cela vous réchauffera. Le vent brûle vos phalanges, et vous plongez vos mains au fond des poches de votre manteau ; machinalement, vous entamez l’inventaire, un petit caillou – qu’est-ce qu’il fout là –, une clé plate, un ticket, une boulette de papier, et dans l’autre poche un stylo à bille emberlificoté dans le fil de la couture, et de la monnaie, beaucoup de monnaie, des centimes, des petites pièces, et des euro, un billet aussi, et puis encore un machin lisse et dur, comme une petite bille pas ronde, impossible de vous souvenir de ce que ça peut être, mais vous ne le sortez pas de votre poche, il fait trop froid.

Vous rasez les murs, tournez à droite pour prendre le passage commercial, de l’autre côté de la rue. Vous aurez moins froid. À l’entrée de la galerie, un homme est assis par terre, adossé au portique. Il a un gros bonnet noir, une grosse veste déchirée, il semble perdu sous les épaisseurs, et pourtant si nu face au froid. Assis sur des cartons, les jambes sous une épaisse couverture, il attend, il guette, impassible. Allez-vous lui donner un peu de monnaie ? C’est une question qui vous déchire à chaque fois, et vous vous dites que tout le monde doit connaître ça. On ne peut pas donner systématiquement, mais se dire cela, n’est-ce pas se faire bonne conscience à trop bon marché ? Alors tout compte fait, si, on devrait toujours donner ! Mais alors où s’arrêter, et si vous savez que parfois vous ne le ferez pas, pourquoi alors donneriez-vous à celui-ci précisément, alors que vous refuserez à d’autres, plus loin, plus tard. Et quoi que vous fassiez, vous savez que vous penserez que ce n’était pas ce qu’il fallait faire… Et si vous évitiez la galerie ? Ce serait juste un petit détour pour éviter une situation embarrassante, non ? Mais c’est lâche, un peu honteux quand même. Et puis, il vous a vu, il a vu que vous le regardiez, il vous regarde détourner le regard, puis traverser. Chacun de vos pas vous rapproche du moment où il faudra décider, donner, ne pas donner, et puis merde, vous aller passer, dire non, je suis désolé, alors que vous n’êtes même pas désolé. Mais si vous l’êtes, sinon vous ne vous poseriez pas tant de questions, mais là encore, vous vous faites bonne conscience facilement, alors donnez, donnez, quoi, vous avez de la monnaie, alors allez-y, donnez !

Il vous regarde ne pas le regarder, ne bronche pas, ne tend pas la main, il ne vous facilite pas le travail, le bougre, et vous avez un peu honte de penser une chose pareille. Il est là, à vos pieds, et maintenant, vous ne pouvez plus vous empêcher de le regarder. Lui, il a détourné la tête, et les yeux fixés au loin, il est absent, et vous vous dites qu’il voudrait ne pas être là, que dans le fond il ne demande rien, il est juste là, comme un reproche silencieux, mais pourquoi un reproche, qu’avez-vous donc à vous reprocher ? Sur sa gauche, la truffe d’un jeune chien endormi dépasse à peine des couvertures, et sur sa droite, une paire de godasses déchirées bâillent aux corneilles. Vous vous dites qu’elles doivent puer, et vous voyez alors entre les deux gros souliers, un petit arbre de Noël.

Alors vous sentez au fond de vos poches les millions de pièces de monnaie qui frétillent, et vous savez que vous allez donner, vous savez que le petit arbre de Noël est l’élément marketing qui a emporté votre décision, et vous avez honte d’oser formuler les choses comme ça, mais ça y est, le vendeur vous a convaincu, alors vous empoignez toute votre mitraille, vous voulez lui acheter un brin de bonne conscience, et même, vous allez tout lui donner, comme ça vous ne vous poserez plus de question pour les suivants. Vos doigts rassemblent les pièces, vous les serrez toutes, et vous sortez brutalement la main de votre poche, mais vous emportez le stylo accroché à la couture de la poche, qui se soulève, se retourne, alors vous tentez de le rattraper, ce fichu stylo, vous avez deviné la catastrophe, mais vous n’y pouvez déjà plus rien, un dernier geste, et vous voyez une pluie de pièces de monnaies s’abattre lentement, lourdement, bruyamment sur le marbre de la galerie commerçante. Tout le monde doit se retourner, sans doute. Cela tinte, cela ne cesse de carillonner, c’est djingle bells, les grelots de Noël, sonnez hauts bois, résonnez trompettes, et ce temps qui semble s’arrêter… Cela déferle, ça rebondit, cela tintinnabule, puis ça s’éparpille, les pièces roulent maintenant dans tous les sens ; vous sautez à gauche, puis à droite, comme un cabri malhabile, vous cueillez, vous glanez, vous vous sentez ridicule, humilié, et les pièces qui volent encore, et ça tournoie, ça tournicote... Enfin, une dernière piécette roule devant la truffe du petit chien qui ne bouge pas. L’homme est resté immobile, le regard toujours accroché à l’horizon, comme s’il ne voyait pas, comme s’il n’était pas là, et comme si vous n’étiez pas là. Vous vous dites qu’il est peut-être mal à l’aise, qu’il est gêné de votre maladresse, et cela vous dérange, et vous pensez qu’il pourrait au moins vous aider, alors vous le fixez du regard, vous vous redressez, laissant la plupart des pièces au sol. Le petit chien lève l’oreille, ouvre les yeux, tourne la tête vers vous. L’homme regarde toujours au loin. Il dit :

— Laissez, Monsieur, ne vous donnez pas tant de mal. Ce sera pour les pauvres.

Paul Rambeaux

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