Monique Justin

« No woman, no cry… »

Il prenait le soleil, couché sur sa natte au coin de la rue. Short rouge et torse nu. Cheveux afro et peau noire. Son pied balançait au rythme de la musique diffusée par son casque collé aux oreilles. Je le fixais sans le voir depuis la fenêtre de mon bureau où je tentais d’aligner des chiffres. C’était la fin du mois et le comptable s’impatientait.
Soudain, la musique reggae remplit l’espace dans lequel j’étais plongée. Les collègues devaient être sourds car ils restaient penchés sur leurs dossiers. Pourtant, j’entendais distinctement les paroles de la chanson « No woman, no cry.. » Puis mon pied se mit à battre la mesure au même rythme que l’homme en face. Je baissais les yeux vers lui, il les levait vers moi. Ensemble nous fîmes le V de la victoire et nous échangeâmes un sourire. La journée s’annonçait belle. Les chiffres s’étaient mis à danser...

La fête nationale

Les bulles éclatent à la surface de l’aquarium. J’éparpille quelques flocons que les trois poissons gobent avidement. L’eau transparente s’agite au rythme du va et vient incessant des nageoires. Rouge, jaune, noir, je les ai achetés le jour de la fête nationale.

L’eau pèse lourd pour trois poissons. Je pourrais me contenter d’un volume plus faible. Mais je veux qu’ils y soient à l’aise. J’aime les observer onduler de long en large sans reprendre leur souffle. On dirait qu’ils flottaient dans le vide. Parfois, une force invisible les maintient au fond, là où gisent quelques cailloux ramenés de la plage et qui terminent leur vie dans un aquarium.

Passés de la lumière du soleil à l’ombre du verre. Du jour à la nuit. De la sécheresse à l’humidité. Ils n’en sont que plus attirants. Le frottement de l’eau illumine leur couleur, leur dessin, leur texture. Je découvre l’agencement harmonieux de cette diversité de cailloux récoltés au fil du temps. Et je me mets à rêver. A mon enfance, à la mer, à la plage, aux vacances.

Repue…

Velue, veuve noire ou à longues pattes, l’araignée n’appelle que l’effroi. Elle attend la mouche vagabonde, l’insecte insouciant qui se prend les pattes dans ses filets. Elle les enrobe de mètres de fils de soie qui se déroulent jusqu’à ce que leur petit corps reste prisonnier, les avale d’un mouvement rapide. Enfin repue, elle se repose au milieu de la toile.

Gourmand en chasse…

Cuisinez un dos de cabillaud alors que la maison abrite un chat. Vous ignorez où il est, mais lui, sait où vous êtes. A peine le poisson sorti de son emballage, vous percevez un frôlement familier contre votre jambe. Inutile de jeter un œil vers le sol, le chat est déjà sur votre table de travail. L’odeur du cabillaud est partout dans l’air de la cuisine, dans les narines du chat, dans sa gorge. Il tourne en rond, la queue en point d’interrogation. Il miaule, vous regarde, cligne des yeux, quémande. Preste, il tend la patte vers le poisson de ses désirs, reste suspendu à votre regard, suit vos moindres gestes, contourne l’assiette, s’installe entre vous et le couteau. Sa queue vous balaie la figure, ses poils collent sur vos lèvres, vos yeux s’aveuglent. Il a la tête penchée sur l’assiette, des odeurs plein la tête. Un bond plus loin, il a déjà disparu. Vous reprenez votre couteau. Il manque un morceau à votre dos de cabillaud.

Ce rêve-là…

Depuis longtemps, je fais un rêve étrange. Ce rêve, c’est un refuge, un endroit où je me sens bien. J’y suis avec ceux que j’aimais. Existent-ils encore ?

Il porte un T-shirt aux manches longues, en coton rayé gris clair et gris foncé. Une encolure à ras et une rangée de boutons ouverts sur un torse bronzé. Il joue de l’harmonica. J’entends les sons lancinants et nostalgiques qui s’en échappent.

Un bébé bouclé est assis sur une couverture déposée sur l’herbe. Il est vêtu d’un gilet bleu ciel agrémenté de deux rangées de dessins jaunes et roses. Il porte un chapeau blanc qui le protège du soleil, il boit une gorgée d’eau gazeuse et il s’exclame « çà pique »

A deux pas, la rivière coule. Je la vois sautiller sur les cailloux. Les saules penchés et tristes, frémissent le long de la rive. Cet instant, je me le remémore comme pour arrêter le temps, le reculer, le rattraper. Cet endroit existe encore, mais il ne sera jamais plus le même. Le bébé est devenu grand, il s’est échappé. Et l’homme au T-shirt rayé ne joue plus de l’harmonica.

Monique Justin

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