Face à la crise, des artistes grecs non-résignés

© Panos Kokkinias – Yorgis

Quelles sont les causes et les conséquences de la crise en Grèce ? Quel avenir réserve-t-elle aux jeunes générations ? Que proposent les artistes grecs au cœur de la tempête qui secoue le pays depuis 2008 ? En même temps qu’elle dresse un large portrait de la scène artistique grecque, l’exposition No country for young men (à Bozar) est un voyage passionnant qui invite à la réflexion sur une crise qui frappe aussi à nos portes.

Dès l’entrée, le ton de l’exposition No country for young men est donné. ADAPT, appareil de défense contre la terreur policière, réalisé par Zissi Kotionis, forme comme un barrage à la curiosité des visiteurs. La notice précise qu’il s’agit d’un outil de survie en situation de conflit urbain, protection contre les assauts des forces de l’ordre ou abri de fortune pour la nuit. Mais c’est avant tout une œuvre symbolique, au design minimal et coloré, qui dénonce les actes de répression et annonce le potentiel combatif de la scène artistique grecque.

Katerina Gregos, commissaire de l’exposition, a réunis plus d’une trentaine d’artistes, et la diversité des moyens utilisés est étonnante. Au premier abord, l’exposition semble à l’étroit dans les salles du Palais des Beaux Arts. La scénographie est anguleuse et exigüe, elle emmène le visiteur par des passages étroits, parfois sans issue, et le laisse avec un sentiment d’inconfort finalement très en phase avec le propos.

Voici quelques impressions de parcours, centrées sur la photographie et sur la vidéo :

Certains artistes travaillent au plus près des événements, comme le photo-reporter Alkis Konstantidinis. The years of crisis est un retour sur les moments les plus critiques de la crise : grèves et manifestations, conflits urbains, déclin économique et social, répressions, montée des extrémismes et de la xénophobie. Une vision tendue, au cœur de l’action, qui dégage un fort sentiment d’injustice et de révolte.

À distance des évènements, le photographe Dimitri Tsoumplekas, résident en Allemagne, présente le journal de bord d’un retour au pays. Sur le mode de l’errance, le diaporama intitulé Texas est un portrait intime de la Grèce et de son déclin, tel que Tsoumplekas le constate dans son entourage proche, et dans les paysages urbains et ruraux qu’il traverse. Œuvre pessimiste, Texas semble faire le deuil d’une époque révolue.

Dans une approche plus documentaire, ce temps révolu apparaît aussi dans le travail de la photographe Eirini Vourloumis. In waiting montre des lieux emblématiques de la société athénienne : institutions, universités, ministères, espaces publiques,… Ce sont des images de décors désuets, préservées des bouleversements par un encadrement hermétique et précieux. Elles suggèrent une culture ancrée dans le passé et posent la question du devenir du pays.

Mais les œuvres les plus touchantes sont à mon sens celles qui utilisent des ressorts plus poétiques ou symboliques. As to posterity, une vidéo de Marina Giotti, montre une Athène certes lumineuse et colorée, mais vidée de toute présence humaine. Avenues, places publiques, lieux de travail et de divertissement sont désertés. Reste le chant des oiseaux, un ou deux chiens errants qui aboient au passage de quelque fantôme.

Jalonnant le parcours de l’exposition, les grandes photographies de Panos Kokkinias évoquent un malaise, un changement brusque dans l’ordre des choses. Un jeune couple avec deux enfants est en attente sous les lampadaires d’une zone portuaire. Un homme a grimpé dans un arbre fortement éclairé dans la nuit. Un garde national, en costume traditionnel, flotte entre deux eaux sur une mer azur. Un homme à la mer, un pays à la dérive.

Plus radical et provocant, Study for a riot est un jouissif jeu de massacre où des empilements de sanitaires volent en éclats sonores et colorés rouge sang. Dans cette vidéo de Manolis Anastasakos & Alexandros Vasmoulakis, la crise économique et sociale est suggérée dans ses dimensions spectaculaires, violentes et destructrices.

Beaucoup plus léger, le flâneur Alexandros Georgiou introduit du rêve dans les interstices urbains. Il intervient en couleur sur des images noir & blanc pour révéler les travers de la société. Une constellation de chewing-gum évoque les étoiles disparues du ciel pollué d’Athène. Une silhouette du Parthénon se dessine dans un trou à immondices. Un Apollon retrouve ses ailes brisées. Un espoir subsiste.

D’une grande poésie, la vidéo du plasticien Nicolas Kozakis dialogue avec Qu’en est-il de notre vie ?, un texte de l’écrivain Raoul Vaneigem. En finesse, mais sans détour, Kozakis et Vaneigem attirent l’attention sur le pouvoir nuisible de l’argent. Alors que les images de Kozakis invitent à considérer la beauté sensuelle du monde à nos portes, les sous-titres de Vaneigem invitent à dire non au troupeau des résignés qui meurent à genou et oui à la liberté de la vie qui se crée.

Un appel révolutionnaire qui trouve un écho dans une série d’œuvres plus optimistes. S’il s’intéresse aux faits les plus visuellement marquants de la crise (voir plus haut), Alkis Konstantidinis relate aussi la vie d’une entreprise du secteur de la construction dont les activités ont été relancées par les travailleurs eux-mêmes, après sa fermeture en 2011. Un quotidien en mode mineur, moins agité, plus risqué et plus autonome, porteur d’avenir.

Une des oeuvres les plus encourageantes, Souzy Tros, de Maria Papadimitriou, se situe au croisement de l’art et de l’engagement social. Installée sur une friche industrielle, cette initiative vise à favoriser les interactions sociales. Grâce à Souzy Tros, artistes, habitants du quartier et passants se rencontrent, échangent leurs idées, partagent leurs ressources et construisent ensemble une société plus solidaire. Potluck (sorte d’auberge espagnole), projection de film, atelier créatifs, repair-café,… sont annoncés par des affiches au graphisme élégant qui donnent une dimension esthétique à Souzy Tros, tout en lui apportant de la visibilité.

Casus Belli, un court métrage de Yorgos Zois, étonne par l’originalité et la force de son scénario. Des rayons saturés d’un grand magasin à la distribution d’une soupe populaire, la société grecque se présente comme une longue chaîne de dominos humains dont l’activité principale consiste à faire la queue. Un seul de ses éléments peut entraîner l’ensemble dans une cascade spectaculaire qui tient de la farce. Si une personne tombe, tout le système s’effondre. Ou presque.

L’exposition No country for young men renseigne, émeut, indigne, suscite la réflexion et inspire même l’action. Elle illustre l’engagement qui peut-être celui des artistes en temps de crise. Des artistes grecs non-résignés.
— 
No country for young men, au Palais des Beaux Arts de Bruxelles (BOZAR), rue Ravenstein 23, 1000 Bruxelles. Jusqu’au 3 août 2014. Entrée libre.

Recevoir notre Newsletter

Debout les mots !

ImagiMots !