Familian

Il est 16:17 et Familian apprend que son grand-père vient de se faire interner à l’hôpital. Son visage ne traduit aucune émotion mais dans sa tête, c’est un océan de questions sans réponse. Les pires scénarios se jouent. Sa mère vient de quitter le magasin en courant. Lui ne bouge pas, sauf ses mains. Ses mains, qui elles bougent seules, elles tremblent. Et doucement, une larme vient mouiller son visage. Une après une, elles descendent lentement. Le voila seul. Seul au milieu du magasin de sa mère, qui autrefois appartenait à son grand-père. Il respire les senteurs des différents cafés. Il est comme entré en léthargie. Il se sent impuissant face à la force de la vie. Malgré ça, des clients entrent. Familian s’en occupe comme un robot. Ça ne change rien pour les autres, ils ne connaissent que le Familian timide, renfermé sur lui-même. Mais si quelqu’un avait pris la peine d’essayer de le connaître, les choses seraient-elles différentes ? S’il venait à perdre son grand-père, Familian ne s’en remettrait pas. Il n’a pas connu son père. Son grand-père jouait le rôle de père. Il connaissait son petit-fils par cœur. Familian allait le voir tous les jours. Sauf aujourd’hui. Il aurait dû. Peut-être que si Familian y était allé, tout ce serait bien passé. Mais on ne construit pas le monde avec des « peut-être » . Il est 17:20 et Familian s’apprête à ranger et fermer le magasin. Puis il se met en route pour son immeuble. Il traverse la grande avenue. D’habitude cette avenue lui semble gaie, mais aujourd’hui, elle semble triste et sans vie. Après ce voyage monotone, il entre dans le hall de l’immeuble. Il est 17:46. Déjà.

***
Familian entre dans son immeuble. Il vérifie la boîte aux lettres comme à son habitude. Peut-être que son père lui écrira ? Mais comme chaque jour depuis dix ans, il n’y trouve rien. Rien à part quelques publicités et une facture téléphonique. Il monte donc, en empruntant l’escalier. Il pousse la porte et accroche son manteau. Il a pour habitude de sortir les cailloux de sa poche et de les compter. Comme pour s’assurer qu’ils sont tous bien là. Chaque caillou provient d’un endroit différent. Et il s’efforce de les retenir. Familian les compte plusieurs fois. Quatre petits et trois plus gros, ils y sont tous. Puis se rappelant d’où vient son plus petit caillou, il se met à pleurer. Ce fameux cailloux est celui qui compte le plus pour lui. Il vient du jardin de son grand-père. Il a envie de parler, mais à qui ? Personne pour tenir le magasin de sa mère, celle-ci l’a laissé seul et la fille pour qui son cœur bat, l’a rejeté, suite à une lettre -pleine de tendresse- qu’il lui a envoyée. Lui vient une idée. Familian va aider son grand-père à rester en vie, et ça sans que personne ne le sache. Il décide de lui écrire des lettres qu ’il ira lui porter et les lui lire après les cours. Peut-être qu’il les entendrait, peut-être que ça lui redonnerait goût à la vie. Il se met à écrire, écrire, écrire. Écrire pour oublier le gout amer de la vie. Il se met à refaire le monde à sa manière. Les mots lui viennent tout seuls. Chaque mot, chaque virgule le soulage. Dans ces lettres, il parle de la pluie comme du beau temps, des guerres et de l’absurdité de la bêtise humaine. Mais aussi du mariage de la fille de la famille Dubernet. La famille Dubernet habitait la maison voisine de son grand-père.
Il aime ça. Repeindre le monde en couleurs. Des dizaines de feuilles y passent. Recommençant pour que ce soit plus beau, pour que cela touche la perfection. Il s’arrête vers 21:30. Familian prend soin de choisir la plus belle enveloppe. C’est sûr, demain, il ira les lui porter. Familian sourit bêtement, mais il sourit quand même et çà, ça n’arrive pas tous les jours. Il se fait un œuf au plat et une salade. Demain, il se rendra à l’hôpital.

***

Il se dit : « Il faut absolument que j’aille acheter des fleurs ». Son grand-père aimait les fleurs, il les adorait. Il aimait les fleurs autant que son magasin de cafés. Des fleurs lui feraient sûrement plaisir. Demain, il y a école et Familian n’a aucune envie d’y aller. Il préférerait rester chez lui ou se promener, comme tout adolescent d’ailleurs.
Le sommeil ne lui vient pas. Alors il prend en cahier et va chercher son stylo. Il écrit, encore. Cette fois c’est son ressenti sur les gens qu’il croise dans les escaliers de son immeuble qu’il écrit. Son écriture est délicate. Elle est cursive et légèrement inclinée. Cela fait un bout de temps qu’il a cette idée, lui qui ne parle jamais. Pourquoi n’écrirait-il pas ? Le temps passe mais dans sa chambre, le temps semble s’être arrêté. Son réveil indique 23:01. Il n’a aucune envie de s’arrêter. Mais ses yeux se ferment doucement, ses muscles se détendent et il s’allonge. Familian s’endort. Malgré sa journée éprouvante, il passera l’une de ses meilleures nuits. Quand on dort, on ne réfléchit plus, on ne se commande plus. On sombre dans une royaume qui nous est inconnu et pourtant si familier. Pour la première fois de sa vie, Familian se sent bien et a envie de vivre juste le moment présent. Il rêve. C’est un rêve étrange : « Alors que Familian et sa grand-mère dépeçait un ours, une rouge-gorge vînt près d’eux et se mit à parler. La grand-mère de Familian ne fut pas surprise, elle lui fit la conversation. Familian lui ne comprenait rien, il était abasourdi. Mais s’y habitua, si bien qu’ils finirent par devenir bons copains. Après tout pourquoi pas ? Si certains ont des chats, lui avait un rouge-gorge ».
D’un coup, il entend des pas dans l’escalier : « C’est sûrement Diego qui va chez Siloé » se dit-il. Il a toujours pensé que ces deux-là préparaient un coup ou quelque chose. Mais Familian est tellement fatigué qu’il se rendort sans prêter une grande attention aux bruits de couloirs. Il lui reste 1:24 à dormir avant d’affronter le lendemain et il compte bien en profiter.
Alors qu’il déjeune, le téléphone sonne. Familian se précipite pour aller décrocher. Quelques minutes plus tard, Familian toujours dans le salon, reste planté là au milieu du salon. Son grand-père était parti, et avec lui tout l’univers de Familian. Comment son grand-père avait-il pu le laisser seul avec sa mère ? Il avait quitté le monde des vivants laissant derrière lui Familian et sa mère. Il devrait apprendre à se débrouiller seul maintenant. À qui lirait-il ses histoires et ses lettres ? A un mort ? Familian refuse d’accepter cette réalité. Pourtant il sait qu’un jour où l’autre cela devait arriver. Mais pas aujourd’hui, pas quand la vie lui souriait enfin. Familian ne pleure même pas, il n’a pas envie. Alors comme d’habitude depuis quelques heures, il se remet à écrire.

(2 mois plus tard)
Familian sort de son école. Il rigole, s’amuse avec son meilleur ami. Aujourd’hui, Familian sourit à la vie, comme l’aurait certainement voulu son grand-père. Il aime la vie, il la voit en rose. Il profite de chaque instant, de chaque petit moment de bonheur important ou non.
Bien sûr sa vie n’est pas rose, il y aura toujours des problèmes. Mais Familian est heureux et ça il en est fier.

Lucie Guzman

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