En marche

Je vais chez toi, tu ne le sais pas, tu le sens peut-être.
Tu es partout chez toi et je marche beaucoup.
Chez toi c’est toujours ici maintenant, les deux mots pour toi sont itinérants.
Je marche à plein cœur sur papier, dans les rues, sur les eaux… Après le pont, la maison de Jenny, que devient-elle ? Je frappe à la porte. Patientons, sa télévision est au fond. Voilà ses pas dans le couloir, les crissements de souris de ses bottines orthopédiques. Elle ouvre le judas, fait ah, quatre tours de clé, tire un tas de loquets de haut en bas du chambranle.
Jenny pose un baiser sur ma joue, elle embrasse toujours à gauche. M’entraîne dans l’odeur de boulange jusqu’à sa cuisine profonde pleine de Christ encore chauds qu’elle confectionne au quotidien en pâte à pain. Elle les troque contre un vin de messe avec le sacristain du coin qui les offre en communion aux pauvres qui ont faim. Jenny trinque avec la télé, Monsieur Météo, son speaker préféré. Pendant l’émission culinaire elle malaxe à la main sa pâte à pain et la met à lever. Les crucifix, elle attend la mire pour les façonner. Bientôt elle aura la mire quand elle veut, elle a commandé un graveur DVD pour l’enregistrer. La mire lui permet de se recueillir et de rêver. Elle louera Charlot si elle a envie de se dérider. Elle a besoin de se dérider, ça se voit. Je ne le dis pas, on ne parle pas de ces choses-là qui provoquent des rides supplémentaires.
La mire en ce moment est moins bleue que le ciel alors je m’installe face à la fenêtre, une baie vitrée factice, un soleil géant au milieu d’un ciel bleu lavable. Le psy de Jenny donne l’adresse du fabricant à ses patients.
Jenny défourne ses derniers crucifix, le Christ multiplié irradie grâce au secret sucré qu’elle badigeonne avant cuisson. La recette est brodée à l’intérieur de ses mitaines, à l’instar de Blaise Pascal qui cousait ses découvertes au fond de ses poches. Jenny me propose un morceau, je n’ai pas faim, même pour une cuisse de Jésus. D’ailleurs il est temps que je m’en aille, 10H10 à toutes ses horloges. Elles représentent ses ancêtres, dit Jenny, quelques générations, pas plus. Au-delà de quatre on risque de tomber sur des étrangers, dans toutes les familles c’est pareil, elle préfère ne pas savoir, déjà descendre quatre générations c’était risqué.
Ainsi Jenny descend vers ses ancêtres, sous terre, je présume. Les miens seraient au paradis ? En tout cas je remonte mon arbre généalogique et mes pendules. 9H10 au clocher de l’église et au fronton de l’hôtel de ville, une heure gagnée quand je sors de chez elle.
La rue descend, les trottoirs me propulsent, s’effacent derrière moi, je ne peux plus faire demi-tour je crois.
Mes pas freinent aux abords d’une porte cochère ENTREE LIBRE. J’aime ce qui est libre, j’entre franc battant. L’œil électronique me détecte, actionne une brève stridulation de cigale qui déclenche en moi l’odeur de lavande, le goût du pastis, la voix de Raimu dans César de Pagnol et des mots de Giono « L’amour, ce désordre de l’amour, cet ordre particulier qui détruit l’ordre habituel ». Je déambule dans un capharnaüm de meubles et objets cannelés dont des crapauds géants avec des journaux dans la gueule. Pouvez toucher, dit une voix de harpe. On n’imagine pas tout ce que les non-voyants peuvent réaliser en osier n’est-ce pas ? Regardez à votre aise…
Avant de s’engouffrer dans l’arrière-boutique avec son sceptre brosse à récurer, il donne à voir son regard d’écume, mer incertaine sans bouée où s’accrocher. Jeune albinos, un piercing étoilé dans la narine, glabre et aveugle comme un panda à la naissance.
Je poursuis mon exploration paupières fermées, rien qu’avec les mains. Miracle ! Les objets fabriqués par les aveugles, il faut les toucher pour voir leur beauté. J’ouvre un œil quand j’ai les pieds mouillés, une impétueuse savonnée à l’assaut de mes sandales. Je me déporte au sec, secteur couffins sauvés des eaux. Je vogue vers une sortie, peu importe que ce soit vers la terre promise, une odeur de Javel me fait fuir. Je traverse une kitchenette qui a connu le chou, je file par le garage au volet grand ouvert sur une rue parallèle. En plein chantier. Une coccinelle sur ce qu’il reste de trottoir, comme l’ex bleue de Volkswagen, modèle réduit. Les bons vieux essuie-glaces qui couinent l’un vers l’autre, la flèche du clignoteur bandée vers la vertigineuse excavation où le métro poursuivra sa route un jour. Je fais office de rambarde entre coccinelle et gouffre. Coccinelle conduite par un enfant blond qui me contourne. Il ne craint pas le vide derrière moi, alors il n’y tombe pas. Il s’engouffre dans le Palais des Expositions, allons-y ! ENTREE : 2 euros. L’huissier repousse ma main : Payez dans le hall 4. Je traverse le hall 5, des autos, encore des autos, immobiles, clinquantes, des couples endimanchés pâmés d’admiration les contemple. C’est vrai qu’elles sont belles, aérodynamiques, c’est écrit sur leur capot. Certaines ressemblent à la navette spatiale au-dessus du frigo chez mes parents.
C’est la pause café du caissier, dit l’hôtesse du hall 4, cache-poussière vert ouvert sur une mini robe aubergine. Payez au préposé du hall3.
Je pourrais ne pas payer, m’en aller, des voitures j’en ai vu assez, il y en a déjà trop en ville. Mais j’ai envie de me débarrasser de ma monnaie.
Hall 3, que des voitures de luxe. Pas de Rolls Royce ni de préposé à l’accueil. Une rousse au volant d’une Samouraï rit avec un brun penché à la portière. Elle klaxonne, ils hurlent de rire. Ma monnaie se bidonne dans ma poche. Combien de kilomètres à pieds pour choisir une auto ? Hall 2, rétrospective. Fascinantes, laquées de frais, l’Oldsmobile, la Renault 4, la Peugeot 404, la DS…On aurait presque pu apprendre les chiffres et les lettres avec les noms de voitures. Et une flopée de coccinelles miniatures bleues conduites par des enfants, ville lilliputienne – lignes jaunes, carrefours, feux rouges, signaux routiers en modèles réduits- avec dedans, comme une injure de vrais agents qui règlent la circulation sérieusement. LECONS DE CONDUITES DE 9 A 12 ANS indique la banderole entre deux piquets sur le fil à linge d’une pelouse centrale en plastique. Je me fais toute petite pour traverser vers la bouche de métro béante de l’autre côté. Un homme me siffle, je déteste cela, surtout quand cet homme est un agent.
Contrôle des billets !
Je tends mes pièces qu’il empoche, il hausse les épaules.
Je n’ai pas de ticket.
Moi non plus ! je lance, espiègle. Et je déguerpis.
Les métros vont partout, c’est le sang dans le corps de la ville où tu vis. Je marche dans la rame qui se remplit. La terre, on ne la sent pas tourner. Le métro on le sent rouler. Le conducteur de bonne humeur force l’accent bruxellois sur le nom des stations qu’il annonce. Seuls quelques Africains sourient avec moi. Nous descendons à la même station, nous tanguons encore pendant quelques pas, babouches et sandales se saluent.
Je vais chez toi où c’est partout et je marche beaucoup. Les mains en poche pour cacher l’encre sur les doigts.

Perlette Adler

Recevoir notre Newsletter

Debout les mots !

ImagiMots !