Textes d’Edith De Waele

Récit d’Elia, le personnage d’Édith, dans la nuit du train bloqué dans la neige 

Moi, c’est Élia. Comme le Prophète mesdames, excusez du peu. Ça fait des lunes que je ne descends plus sur Bruxelles, alors ma chance, cette panne juste après la frontière ! Encore un truc qui n’arrive qu’à moi ...enfin oui, à nous toutes, bien sûr…

Pas de clim, vous sentez ? L’air s’épaissit. On est vernies, remarquez, dans notre compartiment de nanas ! Pas d’hommes, pas de mecs dans nos pieds, pas d’odeurs mâles envahissantes ! Au fait, une anecdote pour user le temps ? J’y viens, Brigitte ! C’est un fait plutôt moche, à rire et à pleurer :

Je descends sur Bruxelles jouer mon petit St-Bernard, remonter le moral de mon amie Cécile dans le 36° dessous. A cause d’une belle connerie de sa fille, quoique…J’apporte pas le tonneau de rhum du clébard, juste quelques fromages bien faits +un petit Montlouis de derrière les fagots. Mais flûte ! On crève de chaud ici, y courent tout seuls mes fromages ! Bon. Je déballe le plateau, servez-vous mesdames, faudrait un tire-bouchon… merci mademoiselle, plutôt la mort que l’abstinence !

Cécile ? On se connaît depuis un bail. Depuis notre passage en Fac, elle en Psycho, moi en Lettres. Le temps du plus mortel ennui ! s’il n’y avait eu nos soirées, nos nuits…On louait le rez d’une baraque immonde, près du cimetière d’Ixelles. (Douche dans la cuisine, moisissures sur les murs, vous voyez le genre). Des mecs louaient l’étage, dont le bel Angel, ce salaud. Un latino, oui, petit, imberbe, de logs cils où brillait un regard …magnétique ! Le charme comment dire ? Ténébreux.

Moi ? Amoureuse ?! Brigitte… Vous avez vu ma fiole ?

Avec Angel, + nos fumeries+nos mixtures tord-boyaux, on a refait le monde ! Angel était une mine d’histoires troublantes qu’il ne lâchait qu’à contre cœur. Il explorait le paranormal, pratiquait le tarot comme Satan. Il nous a initiées, sidérées, tourneboulées, innocentes qu’on était…Les cartes ont prédit le pire, Cécile a tout de même craqué. Une lune de miel et un bébé plus tard, Angel a disparu. Volatilisé, reparti dans ses Andes…

Oups ! Plus de lumière dans le Titanic ! Le noir nous va si bien…Cécile en a bavé, je vous jure, pour élever la petite. Carmen est tout le portrait d’Angel, sombre, sauvage, mutique. .Vingt ans passent... Voilà-t-y pas que l’envie lui prend de revoir son père ! Sans blesser Cécile, facile : elle s’invente des vacances en Espagne dans un trou perdu des Pyrénées. Un patelin très sauvage, sans téléphone ni rien. T’en fais pas, ma petite maman chérie.

S’envole au Pérou, en revient dans les temps. Légère, joyeuse, intarissable sur ces foutues Pyrénées. Sa valoche est perdue ? Bien le dernier de ses soucis. Le mensonge a été presque parfait jusqu’hier…

Hier…On téléphone de l’aéroport de Bruxelles (Ah ! pour une fois que quelqu’un fait bien son boulot !) On tombe sur Cécile : « Bonne nouvelle, chère Madame, la valise de votre fille nous est arrivée ce matin !

En provenance de Lima … »

Le bel Angel est revenu, mesdames. Pas de quoi fouetter un chat ? D’accord, d’accord.

Il en reste, de mon Montlouis ?


Lendemain de la panne

Bruxelles Midi, 6 heures du mat, aube noire sur nuit blanche à tous points de vue. Pas de comité d’accueil pour les héros de la panne. Alors au revoir… adieu… mais de rien… tout le plaisir était pour moi... Pas le culot d’appeler Cécile à cette heure. Grand crème à la cafet de la gare. Ça sent les courants d’air et les croissants dégelés. Roulez valises.

Quelle nuit !

Une fois de plus, t’aurais mieux fait de la fermer, ta grande gueule. Plus fort que toi, ce plaisir de provoquer les gens ! Cette…Comment déjà ? Cette Chloé ! Fraîche débarquée de Rio, à grelotter dans sa petite robe. Râleuse, boudeuse, casse-pieds larguée par ses amis, ben voyons. J’imagine qu’elle sanglote dans les bras de sa mère, je vous jure !

N’empêche. Si tu racontes la dispute à Cécile, y passera de l’ironie dans le regard. Cette gamine lui rappelle quelqu’un…..non…. ?

Bon. T’as pas mal bourlingué jadis, à l’affut des promos. NY, Rio, Bombay…t’as chopé la bougeotte. La faim d’Ailleurs irrépressible, l’angoisse, les manques… -à peine maso !-

T’as laissé beaucoup de plumes dans toutes ces aventures….

Je me demande comment va s’en tirer cette femme, là, la douce amère Sarah ; Elle m’a rappelé Psychose, la fuite du personnage tout culpabilisé, l’impossible retour vers Hier. Elle a du répondant, mine de rien, elle a le culot de ses mensonges. Si j’étais Bruxelloise et véhiculée, je l’aurais volontiers reconduite chez son imbécile de mari (Cesse de faire ta concierge, dirait Cécile).

Si je savais arrondir les angles (ça va, Cécile !) j’aurais aimé discuter davantage avec cette…Mathilde. Charmante, cultivée, son truc en pyjama m’a rappelé ma sortie en rue dans la même tenue. La course contre les flics prêts à verbaliser ma Deudeuch. On n’a pas toujours le look de la situation, hein Cécile ?

Tu causes, tu causes, tu t’égares dans les histoires des autres ramenées toujours à toi, ça veut dire quoi, cette logorrhée ?

La Brigitte …, sacrée bonne femme ! M’en a bouché un coin ! La vache, son intuition !

Angel (ce beau salaud),

Toi … (enfin, moi…)… notre secret, notre tabou, notre vieille histoire si bien enfouie… 

Comment elle a deviné, cette inconnue ?


L’émigrée

1. Quand je vous ai connue, vous étiez déjà grand-mère. Vous m’avez toisée de votre regard sec et dur, j’ai ravalé les questions qui me brûlaient les lèvres : Pardonnez mon indiscrétion mais… Vous avez quitté la Hongrie à quel âge ? En quelle année ? Vraiment seule ? Qui a pris cette terrible décision ? Était-ce courant, ces départs de jeune fille sans le sou, pour nulle part ? Quelle langue parliez-vous ? Mais qui exactement devait vous accueillir ? C’est vrai, ce conseil de méfiance donné par votre maman à l’égard des hommes… ?

2. S’il n’y avait eu cette épouvantable famine et le bébé mort, on t’aurait gardée chez nous, pour sûr. Tu aurais pu poursuivre tes études et devenir, qui sait, l’institutrice du village ! On n’aurait jamais dû écouter le curé. Pauvres, mais dignes, on serait restés. On ne serait pas là à contempler la famille déchirée, notre fille trahie, comme vendue, notre honte, les morceaux de notre bonheur fichu.

3. Avec sa volonté de fer, sa terrible énergie, sa beauté tout de même, son habileté à se faire à tout, elle s’en tirera ! Elle se construira la vie que nous n’aurions jamais pu lui offrir ici. C’est une battante. Elle restera pas boniche de bourgeois. Si nous avons jamais de ses nouvelles, disons dans quelques années, nous serons heureusement surpris, c’est sûr, nous pousserons un ouf de soulagement et de fierté !

4. Là, sur le quai de la gare, elle inspirait de la pitié avec sa robe très comme il faut, ses chaussures trop étroites, son petit sac usé, la mine pâlotte de grande gosse affamée. Une de plus, ai-je pensé, une de nos va- nus- pieds qui va se perdre à Paris, quelle époque. Pourtant, quand elle sentit qu’on l’observait, elle m’a toisé d’un regard sec et dur, a gagné le train sans embrasser la femme qui pleurait derrière elle.

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