Petite fugue

Vingt-trois heures, le train à grande vitesse Paris-Bruxelles. Panne au milieu des champs, à cause d’un incident technique. Personne ne sait quand le train repartira. Dans un wagon, des femmes qui ne se connaissent pas commencent à se parler. Sara se présente.

Je m’appelle Sara… Ce matin, comme tous les matins, j’ai pris le train dans la petite gare de banlieue près de la maison où j’habite avec mon mari et mes enfants. Assise à côté de la fenêtre, encore à moitié endormie, je regardais le paysage défiler… Je me suis tout à coup rendue compte que j’avais oublié le dossier ramené la veille à la maison. La société où je travaille est en pleine restructuration. Ce matin il y avait une réunion importante. Une réunion déterminante pour mon avenir, comme a dit ma chef. Ma place n’est pas vraiment menacée, enfin… je crois, mais mes attributions vont changer. Jusqu’à présent, je travaillais au service après-vente. J’aimais bien. Le contact avec les gens, les aider, l’impression d’être utile… Maintenant, ils veulent que je réponde au téléphone pour expliquer aux clients pourquoi ils n’ont pas été livrés à temps. Cela ne me plait beaucoup moins. D’abord parce que je préférais rencontrer les gens en personne plutôt que leur parler au téléphone et puis parce que les seules raisons des retards de livraison sont la désorganisation de l’entreprise et les erreurs logistiques, ce que bien sûr je ne peux dire comme telles. On ne me demande pas de mentir. Non… Ni d’inventer de fausses excuses. Non… Il s’agit juste d’enrober un peu les choses. Tout est une question de présentation a dit ma chef, dressée sur ses haut-talons, dans son tailleur impeccablement coupé et enveloppée d’effluves de parfum de prix. Mais moi, je suis une personne pragmatique, qui aime donner des réponses pratiques à des questions pratiques. Je crois que je n’ai pas beaucoup de talent pour vendre du vent. A la réunion de ce matin, je devais expliquer au staff de direction ce que je comptais raconter aux clients, ou, comme ils disent, « les stratégies que j’avais l’intention de développer dans ce nouveau poste ». Alors, j’avais pris le dossier à la maison pour le relire et réfléchir à ce que je pourrais proposer. Et après avoir essuyé la vaisselle du souper, j’avais travaillé plusieurs heures pendant que mon mari regardait un match de foot à la télévision en mangeant des cacahouètes. Il en mange tellement qu’il a presque doublé de volume depuis notre mariage. Et… me voilà, ce matin, moi dans le train et le dossier à la maison. Je visualisais très clairement la farde bleue, avec son coin supérieur droit écorné, et son élastique un peu élimé, sur la table de la salle à manger. La réunion était à 9h. Pas le temps de retourner la chercher. Et je ne pouvais pas y aller sans mes documents. Je risquais de rater complétement l’entretien. Et peut-être même que je risquais de perdre mon travail. Parce qu’en fin de compte je ne sais pas exactement jusqu’où ma place est assurée. Alors… Vous savez ce que j’ai fait ? Et bien, quand je suis arrivée gare du Nord, au lieu de prendre le tram pour aller au bureau… je suis montée dans le train pour Paris. Comme ça, sans réfléchir, sans rien demander… J’ai payé mon ticket et le supplément au contrôleur dans le wagon. Et puis j’ai téléphoné à la secrétaire pour dire que j’avais une horrible indigestion. Une grosse heure plus tard, j’étais à Paris. C’était peut-être idiot... C’est sûrement idiot… Mais je n’avais jamais vu Paris. La Tour Eiffel, la Seine, les ponts, la tour Montparnasse, Montmartre. Est-ce que j’espérais quelque chose ?… Peut-être… Un prince charmant qui m’attendrait à la gare pour m’emmener déguster la cuisine française… Un cinéaste de la Nouvelle Vague qui trouverait que j’avais l’allure idéale pour interpréter un des personnages de son nouveau film et qui me proposerait un rôle qui aurait fait de moi, une grande actrice… C’est idiot hein ? C’est finit la Nouvelle Vague. Non, je n’espérais rien. Enfin… J’ai marché toute la journée, sans m’arrêter, même pas pour manger. En fait, je n’ai pas osé entrer seule dans un établissement. Alors, je n’ai pas mangé. Et je n’ai parlé à personne. J’ai seulement marché… Et regardé. Les rues, les maisons, les bâtiments, les gens… J’ai surtout regardé les gens. On voit mieux quand est loin de chez soi. L’expression de leur visage. A quoi ils pourraient être en train de penser. Est-ce qu’ils pourraient, eux, vendre des salades pour excuser des retards ? Et j’ai vu la tour Eiffel. C’est vrai qu’elle est grande. Et puis maintenant, je suis ici avec vous, coincée dans ce train à l’arrêt. Je n’ai même pas osé appeler mon mari. J’ai coupé mon gsm.

Le lendemain matin

Allo ? Joséphine ? Je te réveille ? C’est Sara. Excuse-moi de te réveiller. Je… J’ai fait une bêtise ! Ma réunion ? Non, je n’y ai pas été… Non… J’ai été à Paris. Non, non, hier matin, j’ai pris le train pour Paris. Je voulais rentrer à la maison dans la soirée et puis… et bien, il y a eu un problème avec le train… Oui, et il est resté bloqué pendant presque dix heures. Oui, Paris, c’était bien… Mais tu sais, dans le train, j’ai rencontré d’autres femmes… Oui, j’ai vu la tour Eiffel. Avec les autres femmes, on a parlé toute la nuit… On a bu du vin, on a mangé du fromage et on a parlé. C’était comme au cinéma… Il y en avait une qui avait vécu en Inde, figure-toi, dans une espèce de communauté sur la plage. Et une autre qui voulait aller à New York et qui n’y arrivait jamais. Et une toute jeune, une ado en colère contre tout qui revenait du Brésil… Et puis, il y en avait une qui avait étudié à l’Université. Tu sais, ma vie est toute terne à côté de la leur. Moi aussi, j’ai envie de voyager, d’étudier, de voir du pays. Il y en avait une aussi, une belle femme qui s’appelait Aminata. Tu aurais dû la voir, elle avait l’air d’une princesse. C’était une parisienne qui venait à Bruxelles rien que pour voir un spectacle, tu te rends compte !... Quoi ?... Lambert, non, je ne lui ai encore rien dit… Joséphine ? Je… Je voulais te demander. Est-ce que… Est-ce que je pourrais venir chez toi ? Pas longtemps… Un jour ou deux. Je… J’ai besoin de réfléchir… Je ne sais plus très bien où j’en suis. Je ne te dérangerai pas… Non… Oui, bien-sûr, je vais téléphoner à Lambert… Merci ! Merci, Joséphine.

Dominique Dewind

Recevoir notre Newsletter

Debout les mots !

ImagiMots !