Textes de Lucy Fuks

Je suis une femme

Je suis une femme qui saigne
Je suis une femme qui porte
Qui porte un enfant
Qui porte les commissions
Qui porte les générations
Je suis une femme fatiguée
Je suis une femme qui a mal aux pieds
Je suis une femme qui prépare les repas
Je suis une femme
Mais qu’est-ce que j’ai fait pour ça ?

Je suis une femme fatale
Je suis une femme qui charme
Qui attire les regards
Qui provoque les drames
Je suis aussi une femme fatiguée
Je suis une femme qui a aussi mal aux pieds
Je suis une femme qui ne prépare jamais les repas
Je suis une femme qui séduit
Et je fais tout ce qu’il faut pour ça

Je suis une femme enfant
Je suis une femme dont on s’occupe
Qu’on protège
Qu’on possède
Je suis une femme poupée
Je suis une femme jouet
Quand je serai cassée
Est-ce qu’on va me jeter ?


Les deux textes qui suivent forment un ensemble : le premier correspond à une consigne (deux personnages, des deux côtés d’une porte fermée : le lecteur n’a accès qu’au vécu de l’un d’entre eux, mais doit pouvoir en comprendre un certain nombre d’éléments sur ce qui se joue) ; le deuxième correspond à une réécriture de cette même scène, sous un autre angle, et avec, dans ce cas-ci, également un autre niveau de langage.

Derrière la porte fermée

Alice, ouvre-moi ! Je n’en peux plus ! Ca fait une heure que tu es là, enfermée dans ta chambre !
Ma chérie, tu ne peux pas rester comme ça ! En plus, tu ne dis rien.
Je te l’ai déjà dit, et je te le répète : je m’excuse ! Je n’aurais pas dû m’emporter à ce point-là.
Mais il faut aussi me comprendre : tu sais bien que je déteste les piercings. Je n’aimais pas celui que tu avais dans le nez ; encore moins, l’autre sur ta langue ; mais alors un troisième…dans le nombril, en plus ! Je t’ai expliqué : avec le frottement de la ceinture, ça peut s’infecter.
Mais bon, on n’y arrivera pas comme ça. Il faut que tu sortes. Que tu viennes t’asseoir près de moi, au salon. On boira une tasse de thé, je te prendrai dans mes bras, puis on ira se coucher. Demain, on verra plus clair.
Alice, j’ai peur. Tu ne fais rien de stupide, j’espère ? Tu ne vas pas recommencer à te couper ? Ne vas pas de nouveau te mettre dans un état pareil, ça n’en vaut pas la peine.
Et puis, tu peux continuer à te taire. Je sais que tu veux me punir – et je vais te dire une bonne chose : ça marche, Alice. Ca marche, parce que je m’en veux. Ca marche parce que je suis triste. Ca marche parce que j’ai peur.
Alice, arrêtons ce cirque. J’en ai assez. Et cette stupide porte fermée entre nous. Viens plutôt près de moi, je te ferai un câlin, comme quand tu étais petite.


Ado

Putain, ma mère elle m’a fait un délire grave ! Tout ça parce que je lui ai dit que j’allais me faire un piercing, tu sais, comme Lara, au nombril. Elle dit que ça va s’infecter mais je m’en ouf ! J’irai le faire quand même.

(…)
Oui, je sais, toi, tes parents sont cool. Ils t’ont même filé la tune quand tu t’en es mis cinq à l’oreille.
(…)
Ah bon, ils sont d’accord pour le tatouage aussi ! C’est vraiment top. Et puis ils t’embêtent pas, tu les a pas tout le temps dans les pattes, vu qu’ils sont pas là. Ils sont encore au magasin, à cette heure-ci ? C’est pas comme ma mère. Elle est relou. Ca fait une heure qu’elle campe ma chambre, mais t’en fais pas, je lui ouvre pas. Et je lui dis rien non plus. Elle a qu’à voir : c’est mon corps, mon nombril, mon argent ; c’est pas elle qui décide !
(…)
Pas vrai, tu as réussi à télécharger le dernier épisode ? Tu m’envoies le lien ? Et t’as-vu la vidéo que Marc vient de poster ? Lol !
Bon, je te laisse. Ma mère se fait un film. Elle croit que je fais des bêtises. Elle sait pas que c’est fini pour moi, ce truc ? Puis elle a l’air de s’excuser. P’tet que j’ pourrai quand même aller mettre ce piercing samedi.

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