Textes de Anne-Thérèse Kallay

Proposition d’écriture : Décrire un souvenir relatif à un aliment : le fait de le manger, de le digérer, de le préparer, etc.

Conseils de préparation à l’usage des amateurs de homard

Un homard, ça se prépare très frais. Tous les vrais amateurs de homard vous le diront. Pas d’issue, il faut donc l’acheter vivant. Mais la pauvre bête n’aime pas être sortie de son élément et se retrouver à l’air libre. Elle s’agite dès lors en tous sens. Heureusement que ses pinces sont ligotées… Ensuite vous avez le choix. Soit vous le préparez au court-bouillon pour le servir chaud ou froid, soit vous le rôtissez.

Première étape dans les deux procédés, il faut le calmer. Et un homard, c’est sensible aux caresses, aussi invraisemblable que cela puisse vous paraître. Empli de commisération pour le sort qui attend le malheureux, vous le caressez sur la tête, et petit à petit, vous le sentez ralentir ses mouvements. Pour le rôtir, vous préparez votre couteau. Au minimum un demi-chef, un chef c’est encore mieux. Au dernier moment - ce sera aussi son dernier moment - juste avant de le rôtir, vous l’enfoncez d’un geste sec dans le système nerveux, à la base de la tête, et vous sectionnez ce pauvre homard en deux, dans le sens de la longueur. Les deux demi-homards s’agitent encore quand vous les enfournez. Si vous le préparez au court-bouillon, tandis qu’il est calmé par vos caresses, vous le ligotez sur une planchette pour éviter que son corps se déforme dans les affres de l’agonie. Vous veillez à ce que le court-bouillon soit très chaud - bien que tous ne soient pas d’accord sur ce point - et vous jetez le homard dans la casserole. Vous veillez à mettre immédiatement le couvercle, on ne sait jamais de quel sursaut il serait capable. Et vous entendez distinctement sa cavalcade désespérée pour échapper à la mort. Puis tout s’arrête. Quand il est cuit, vous le sortez et vous le décortiquez.

Oui, le homard, ça se prépare très frais. Mais cela a un prix. Ne parlons pas du prix auquel vous l’achetez, mais plutôt du courage - ou faudrait-il parler du sadisme - de celui qui le prépare.

Je ne mange jamais de homard…

Proposition d’écriture : Monologue d’un aliment ou d’un plat, à la première personne ; petite scène du point de vue de cet aliment

Destin familial

Mon ambition suprême est d’endosser l’habit d’or, saupoudrée de sel et recouverte de mayonnaise. Sans vouloir en tirer de vanité excessive, je suis issue de la famille Bintjes de Belgique qui sert la nation depuis des temps immémoriaux et a déjà sacrifié d’innombrables descendantes sur l’autel de la frite. Sous ma butte, j’ai bien suivi les conseils de papa et de maman : j’ai réussi à atteindre les 450 grammes. C’est plus qu’il n’en faut pour avoir un pied dans la carrière ! J’ai donc pleinement confiance que mon mérite sera récompensé.

A présent que l’on m’a extraite de mon terreau naturel, je ne peux qu’attendre dans ma pile et essayer de me faire remarquer : "Par ici, regardez-moi ! Quelle robe ! Sentez quelle densité…".
Il me faut vraiment lutter avec mes congénères car toutes veulent y arriver.

Sans relâche, le mardi, je me hisse au-dessus du monticule car c’est le jour des frites. Le déshonneur suprême, ce serait de terminer en purée ou en stoemp. Quelle horreur ! C’est déjà arrivé à une branche éloignée de ma lignée, plus petits de taille. C’est souvent l’issue du jeudi et là, je me faufile au plus profond du tas, on ne sait jamais.

Aujourd’hui c’est mardi, et la porte de la grange s’est ouverte. J’ai retenté ma chance.
Enfin, on m’a choisie entre toutes. Ici, j’attends avec impatience mon tour. Mmmh, ça sent la graisse de bœuf. La meilleure qualité pour les habits d’or ! Et que vois-je, des œufs ! Se pourrait-il que la mayonnaise soit faite maison ? J’ai décidément droit à tous les honneurs, mes parents avaient raison de me dire d’être à la grosseur de mon rang…
Une petite douche rafraîchissante, ensuite on me retire mon habit de travail à l’économe. Génial, on me coupe en vingt morceaux et on me laisse sécher. Plus très longtemps à attendre la consécration suprême.

Enfin, on me plonge une première fois dans la graisse. J’en frissonne de plaisir. On me retire. Deuxième pause. Nouveau plongeon, et là, c’en est trop ! Je chante de plaisir : oui, oui, encore.
Une pluie de sel, un peu de mayonnaise. Ça y est, je suis la plus belle ! Mangez-moi, encore et encore…

Proposition d’écriture : Dresser le portrait d’un personnage à travers ce qu’il mange, quand, de quelle façon, etc. de manière à ce qu’on puisse se l’imaginer.

Chasse gardée

C’est dimanche. Il se réveille et hume l’air : effluves humides et fraîches, senteurs boisées et fleuries. Il fera beau !

Vers onze heures, il empile le petit bois sec et y met le feu. Lorsque les flammes sont vives, il rajoute quelques morceaux plus gros. Il tire la viande du frigo. Une côte à l’os, du Charolais, quelle belle pièce ! Quel dommage que l’homme n’ait plus à chasser le bœuf, on se contente du Delhaize. Nostalgie de l’Homme dépouillé d’un de ses attributs virils… Il la masse avec de l’huile d’olive, la sale et la poivre.

Le barbecue atteint la température parfaite. Il n’y a plus de flammes, plus que des braises rougeoyantes.
Il met la côte à l’os sur la grille et la retourne inlassablement, en salivant. Peu avant de la fin de la cuisson, il jette des branches de thym dans la braise pour ajouter un léger parfum. Il renifle la viande et le sent à l’odeur : la viande est cuite. Puis il débarrasse la viande et l’enduit de beurre frais. Cela lui ajoute du fondant. Il la laisse un peu reposer pour que la chair se détende et que les sucs se répartissent. Ensuite il retire l’os et coupe la côte en tranches qu’il répartit dans les assiettes. La viande est rosée et juteuse.

Tous se jettent sur leur morceau, l’appétit aiguisé par l’odeur vive du barbecue. Lui diffère son plaisir, détaille sa viande en plus petits morceaux, la flaire. Il apparaît isolé, comme seul au monde. Enfin, il s’abandonne à ses instincts carnivores, plante ses crocs, mastique énergiquement, mâche avec ferveur et délectation, en rythme, morceau par morceau. De temps en temps, il enfile un coup de rouge, boisé, du Bordeaux de préférence. Il ne s’arrête que quand il a achevé sa pièce de bœuf et qu’il ne reste plus rien. Et là, repu, satisfait, il refait surface, regarde autour de lui, sort de son silence, s’introduit dans les conversations.

Le barbecue, c’est sa fierté animale, sa chasse gardée.

Proposition d’écriture : Texte érotique à partir de termes culinaires.

Fantaisie blanchorale

Pour commencer, des asperges en érection. Plutôt des blanches, grosses. Au sabayon velouté pour les faire glisser lentement dans l’orifice buccal. Avec une tuile de parmesan que l’on mordille délicatement du bout des dents. Une feuille de salade à enrouler autour de la langue. Un verre de Chablis pour humecter le tout.

Ensuite, une fricassée de pattes de grenouille à lécher et à sucer, baignant dans un liquide séminal à l’ail rose et au piment d’Espelette, surmonté d’une écume au lard de Colonnata.

Pour finir, des litchis à dénuder, à enfiler un à un dans le gosier, à presser voluptueusement entre la langue et le palais, à achever ensuite en recrachant proprement le noyau.

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