Trois baies roses

Je me laissais descendre dans la profondeur des eaux bleues, filais d’un frétillement de queue entre des poissons d’or, des poissons écaillés d’argent, frôlais des coraux, échappais de justesse aux mâchoires des requins et, folâtre, faisais mille tours sur moi-même. J’eus envie d’un petit coup d’air et d’une secousse, remontai en flèche à la surface étale. Je respirais, béat, admirant de loin la coque multicolore d’un petit bateau marquée à la proue du nom CIRCE. Je rêvassais quand soudain, je fus frappé, emporté, et un noir abyssal s’abattit sur ma conscience.

Je me réveillai lentement, étendu, figé sur un lit de feuilles, dans d’étranges odeurs peu marinières, surtout l’une, acidulée, venant de rondelles jaunes, et la bouche maintenue ouverte par un bouquet de petites fleurs vertes. Des monticules spiralés blancs m’entouraient, ils sentaient l’huile et l’oeuf. Je n’étais pas seul. D’autres animaux figés gisaient comme moi sur des lits de végétaux de différentes sortes et couleurs, diversement odorants. Une musique céleste s’éleva. Elle me rappela celle, inoubliable, d’une nef voguant sur les ondes, que je suivis,par-dessous, durant des jours. Des humains superbement vêtus s’approchèrent deux par deux, se mouvant en cadence. Ils me regardaient, je percevais que leurs yeux voraces me détaillaient. La terreur me prit. Je crachai la verdure de ma bouche et avalai trois baies roses à ma portée. J’éternuai, je larmoyai. Je vivais ! Des ailes se déplièrent sur mon dos et sous la vue ébahie des humains, je m’élevai jusqu’au lustre vénitien, où je m’accrochai solidement. Alors j’assistai au dîner-spectacle très particulier que le Roi-Soleil donnait une fois l’an à ses proches.

Cécile Rasse

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