Textes d’Odile Castebert

Proposition d’écriture : à partir de deux photos de moi : identité vers 55 ans et à 27 ans à Oran - Algérie

Cheveux encore noirs et dégageant le front,
retenus à l’arrière comme souvent depuis l’enfance ;
Regard direct, franc, attentif et un rien rieur
comme mon sourire légèrement retenu ;
Expression calme, peut-être un peu trompeuse, de bonheur
malgré les traumatismes de la vie.

Qu’en reste-t-il maintenant, 10 ans après ?
Sur mon visage à moi, Odile, comme pour tant d’autres,
les signes de joie ont plus de mal à se faire un chemin,
à affleurer, sous des cheveux gris et à travers une peau flétrie.

Quarante ans auparavant, dans un simple appartement
presque vide de meubles mais non pas de vie dans la ville d’Oran,
mon regard est également concentré et à l’écoute ;

Mon souvenir est resté très vivace de mon visage et de cette robe
à la texture si douce éclairés par la douceur du soleil couchant ;
souvenir de ce moment de paix et de bonheur.

Sur le mur derrière, à peine visible , un dessin de mon 1er enfant
fêtant le retour de voyage de ses parents.
Mais mon attitude est pourtant plus grave et l’ombre qui barre mon visage me rappelle douloureusement les 2 drames passés et à venir.

Quelles traces aujourd’hui demeurent en nous,
et où , de ces multiples phases de notre vie ?

***

D’où es-tu ?
Imprégnée de toutes mes rencontres, gens et paysages
mais surtout portée vers les sommets rocheux,
portée par l’air pur, par l’ombre et ses lumières
attirée par les arbres et le monde de la forêt.

Où vas-tu ?
A la rencontre de la vie de tous ceux que je croiserai,
même un court instant et qui voudront bien de cette rencontre.

Et ton nom ? Tu le découvriras.

Et ton père ?
Celui qui m’a ouvert les yeux et le cœur sur le monde ;
et particulièrement à l’univers de la musique et de la montagne.

Et ta mère ?
Celle qui nous a donné, à nous ses six enfants, toute sa tendresse, sa sagesse et sa patience, parfois aux dépends d’elle-même.

Et ton dieu ?
Si c’est celui de l’origine du monde,
c’est la force de vie qui soutient l’espérance.
Qui t’attend ?
Celui a partagé ma vie et la partage encore.

Et tu aimes ?
Le silence ; celui de la montagnes qui résonne sur les rochers
ou celui de la neige gelée qui crisse sous mes pas.
Mais aussi la transparence du lac au printemps et à l’automne
et la douce pellicule qui caresse la peau dans ces moments -là.
Mais aussi les cris de vie joyeuse des enfants
dans leurs courses et leurs jeux.

***

Ne sommes-nous pas comme des cristaux dont les facettes sont parfois profondément dissimulées dans une gangue de pierre brute
et qui dégagés de leur hiver terreux et portés à la lumière du monde
laissent enfin s’échapper et rayonner tout leur éclat ?

Ainsi, dégagées de la nuit d’hiver qui a anesthésié nos rêves,
quand le printemps reparait, telles l’eau furieuse des torrents
qui brise et force la glace, les forces de vie font renaître certains de nos rêves.
Quel bonheur si la longue nuit de l’hiver et l’hibernation de nos rêves
ne laissent pas plus qu’un trait d’ombre sur nos joues !
Alors un flot d’énergie peut surgir et libérer nos éclats de rires.
Alors peu importe si on ne peut sauver de l’oubli et laisser à autrui que quelques petites étincelles de notre vie pour jalonner la sienne.
Le « si j’étais....ou le je voudrais être » de notre jeunesse
peut devenir un bonheur authentique même si un peu nostalgique , c’est à dire : « ce que je suis ».


Proposition d’écriture : d’après une illustration proposée
(une jeune fille noire avec un petit foulard délicatement posé blanc sur la tête)

Qui est-elle ? Que ressent-elle ?
Qui regarde-t-elle si intensément ? D’où vient-elle ?
Où voudrait-elle ou bien où rêve-t-elle d’aller ?

Quels ponts construira-t-elle pour faire coïncider et résonner et s’harmoniser ce noir et ce blanc ?

Elle a l’âge où les racines se construisent , se consolident.
Pas un de ceux où le regard se prend à traîner en arrière .

Y-a-t-il un un rêve de liberté derrière ce regard un peu tendu ?
Une envie de liberté sous tendue par la confiance dans les origines
qui nous porte ?
Désir de liberté stimulé par la variété des horizons possibles
pourtant souvent entravés par trop d’obstacles multiples .
Mais qu’en sait-elle ce jour-là ?

Je lui souhaite qu’imaginaire et réalité puissent se rejoindre.
Pouvoir être de son ici et de l’ailleurs.

L’ARBRE DE MA VIE  

Je suis d’abord un être humain ? Un être humain tout court ?
Non, pas tout court. Pas fait d’un seul bois.
Plutôt une marqueterie qui ne tient que grâce à chacun des éléments de ses motifs colorés.
Plutôt un genre de patchwork complexe et très coloré dont les motifs s’imbriquent les uns dans les autres.
Un de ces motifs est celui de la fille d’une mère dont le ventre a porté d’autres êtres humains très différents et qu’avec leur père elle a aidé à grandir .
Je suis donc aussi une sœur, reliée à nos parents par des liens à la fois de même nature qu’eux mais tissés différemment. Soeur de 5 ! Pouvez-vous vous imaginer la richesse de tels liens parfois ?
Il y a le motif de la femme de...
De quelqu’un à qui j’importe, à qui j’apporte et qui m’importe et qui m’apporte.
Une occasion de partage et de découvertes pas toujours simples.
Quelqu’un qui a fait sa place dans ce moi qui s’est construit petit à petit.
Construit heureusement grâce à des racines solides qui ont du se frayer un chemin dans la terre et les cailloux de la vie.
Mais c’est probablement tellement plus facile de ne pas avoir à partir de presque rien ou contre trop de choses.
Il y a aussi la mère. La mère de 5 enfants. Cette tâche merveilleuse et difficile tout à la fois est facilitée quand on a pu être reliée à une chaîne d’expériences et de transmission chaleureuse et assumée même si pas toujours facilement.
Je suis aussi une femme. Femme tout court ? Non pas bien sûr.
Au milieu , au cœur de cette mosaïque, il s’agit de rester « soi-même » ; c’est à dire d’oublier un moment les influences, les pressions extérieures ;
De retrouver un peu de tranquillité. Juste ses propres perceptions sans passer trop par le filtre des intérêts de ceux dont on a eu la responsabilité.
Pouvoir vivre des découvertes, des amitiés propres. Pouvoir avoir dans sa tête, son cœur, sa bulle à soi, son jardin,son univers, ses préférences.
Il y a un point commun qui relie toutes ces pièces du Patch ou du puzzle ; c’est comme la chaîne de solidarité dans le temps et dans l’espace qui correspond, je crois aux besoins de presque tous les humains.



Proposition d’écriture : âge choisi : 3 ans à partir de la conception, soit 2 ans et 3 mois.

LE NOUVEAU MONDE

Il y a déjà quelques temps j’avais franchi un grand tunnel noir et gluant qui m’avait amené dans un grand espace lumineux que depuis j’ai appris à connaître un peu.
J’ai ce que l’on appelle, mais je l’ignore encore, 2 ans et quelques mois.
J’ai déjà fait un grand bout de chemin depuis mon arrivée !
Quel bond en avant !
Au début, arrivé à la lumière et dans la chaleur enveloppante de la tendresse avec laquelle on m’a accueilli, je ne pouvais que recevoir avec plaisir tout ce qu’on me donnait.
Seuls mes yeux et mes oreilles - ou presque car tant de choses passait par le contact avec ma peau- m’ouvraient une fenêtre de plus en plus large sur ce nouveau monde.
Je me sentais léger, léger, d’autant que j’étais souvent porté ;
presque aussi léger que les oiseaux qui m’échappent en s’envolant lorsque je cours après eux !
J’ai perçu de plus en plus de sons, de nuances , de détails dans ce qui m’entourait.
J’ai même pu suivre le mouvement de ce qui bougeait autour de moi, immobile.
Et puis un jour c’est moi qui ait pu aller voir, à quatre pattes, quand je le voulais ce qu’il y avait plus loin, même là-bas derrière, tout au bout du parc ou du jardin.
Et puis un autre jour je me suis dressé sur mes jambes, créant l’admiration de tous ; et j’ai tenu et j’ai avancé !
Ensuite j’ai pu aller encore plus loin sans aide et sans crainte.
ET puis encore un autre jour, j’ai réussi à porter une petite chaise pour moi, où je voulais, sans attendre qu’on vienne m’aider.
Que je grimpe dessus n’entraînait pas autant d’admiration que le reste de mes exploits....Pourtant c’est si grisant !
Et voilà presque le plus fabuleux : sans m’en rendre compte mais avec un besoin et une envie de faire pareil ; grâce aux jeux de mains et aux musiques chantées ou dansées, j’ai commencé à ne plus seulement regarder et observer un peu seul dans mon coin ; j’ai commencé à partager.
Je partage mon univers avec d’autres comme moi et je suis curieux d’eux.
Je sens que je suis porté vers eux.
Des sons sortent de ma bouche dont je me régale comme de ce que je préfère manger. Je répète mille fois ce qu’on me dit pour le savourer et être sûr de le comprendre. J’aime qu’on me réponde surtout avec un grand sourire.
Je ressens une confiance totale dans cet échange.
Pourtant , parfois, je vois que je ne comprends pas tout ce que j’entends.
Alors, souvent aussi , j’ai peur. Je pleure ou je crie.
Mais ce n’est pas seulement de ces mots que j’ai peur.
J’ai peur des gros yeux sombres qui se penchent vers moi ; de la voix qui s’assombrit et qui gonfle.
C’est un peu comme la peur de ces animaux que je ne connais pas bien et dont on me dit que de certains il faut se méfier et d’autres pas.
J’ai peur aussi de ce qui sort de moi et qui semble si important pour les grands.Je me demande où ça part.
Heureusement je peux aussi facilement retourner au monde des sensations douces ou piquantes. M’éclabousser , frotter mes petites mains avec l’eau, la boue même si ça ne provoque pas que des sourires.
J’aime tripoter des tas de petits bouts de choses de rien et tout d’un coup rire aux éclats.
Oui, j’aime rire, tout seul ou avec les autres.
Tout cela sent si bon surtout quand je vois dans les yeux des autres qu’ils sont contents et qu’ils se mettent à rire eux aussi !


Proposition d’écriture : des souvenirs où il est question

DE POULES ET DE PAIN

Depuis toujours je connaissais les poules.
Depuis, celles de mon enfance dans de notre poulailler de banlieue parisienne ; Nous les rapportions en automne de la campagne Berrichonne avec de succulents fromages de chèvres ; les 2 choses soigneusement choisies par les fermiers du coin dans leur production et élevages.
Ces poules dont nous devions souvent supporter la présence dans des cages sous nos pieds dans la voiture.
Imaginez un instant une remontée du Boulevard Saint Michel, bien connu à Paris, lorsque nous étions sur la fin d’un voyage de 5 heures dans ces conditions !
Ces poules qu’enfants nous devions parfois soulever dans l’obscurité pour attraper leurs œufs. Nous en avons eu parfois le ventre noué par la peur car il arrivait que l’on tombe sur une poule encore chaude mais inerte car morte .
Le pain c’est dans ce même village d’où nous rapportions ces poules que nous nous précipitions tôt le matin aux vacances à la toute petite boulangerie pour aller le chercher.
Non pas à la grande boulangerie à la devanture moderne et aux gâteaux à la crème car ce que nous attendions c’était plutôt les baguettes au levain.

Le goût dans ma bouche ne s’en est jamais complètement effacé et vous verrez plus loin les germes qu’il y a laissés.

Mais revenons un peu aux poules dont le hasard et les choix de ma vie ont fait que j’ai eu à m’en occuper activement de nouveau et dans un contexte montagnard parfois rude.
Je pourrais longuement vous expliquer quelle drôle et parfois cruelle société de gallinacées elles forment. Je vous dirai juste , si vous pouvez me croire qu’il leur arrive de chanter le soir , le bec fermé, et pas si mal qu’on pourrait croire.
Quand au bon pain, il a lui aussi fait un retour inattendu dans ma vie.
Mais après un long détour où il est encore de poules.
Cette fois cela nous ramène au delà de la mer Méditerranée et même bien au sud sur les Hauts Plateaux Algériens.
En vadrouille à bord d’une 4L Renault en direction des Oasis de Ghardaïa, au milieu de cette zone très caillouteuse nous croyons apercevoir sur la droite de la route pleine de …....nids de poules -encore et toujours les poules- un point qui se transforme en un petit trait vertical.
Plus on s’en rapproche, plus le trait s’arrondit et un bras se tend.
Nous ralentissons et nous arrêtons.
De l’auto-stop dans cet endroit désert ? Ce n’est pas si inattendu en fait et ce ne sera pas la dernière fois.
Mais cette fois il s’agit d’un petit bout de bonne femme enveloppée dans son Haïk blanc et transportant un couffin d’où sortent des têtes.... de poules !
Elle revenait ou se rendait probablement à un marché.
Sans même dire quoique ce soit, elle ouvre la portière arrière et prend place sur la banquette.
Aucuns mots échangés ; pas de regards directs non plus.
Au bout de quelques kilomètres nous comprenons qu’elle veut descendre.
Arrêt de la voiture mais avant de descendre elle prend le temps de dénouer un grand tissu blanc ; de ce tissu elle sort 4 galettes feuilletées qu’elle nous tend.
Puis elle s’éclipse rapidement au milieu des cailloux.
La découverte des saveurs multiples de ces galettes nous transporta littéralement et s’inscrivit en moi. Elle a continué à m’accompagner jusqu’à aujourd’hui où faute d’avoir réussi à les faire avec succès, certaines de mes amies du Maghreb n’oublient de m’en faire, accompagnées de miel comme il se doit, lors de nos rencontres. Elles savent ce que cela représente pour moi en plus de la gourmandise.
Elles aussi savent l’importance des souvenirs vivants imprégnés en nous, elles qui en ont tant besoin pour survivre dans leur exil savoyard.
De mon côté, si je ne suis pas une exilée savoyarde à proprement parler, la confection du pain pour des raisons encore de hasard et de liens avec le passé, m’y a rattrapée.
En effet voilà pourquoi j’ai passé beaucoup de temps à apprendre à en faire de toutes sortes.
Au retour des ces 4 « années algériennes » où j’avais pu savourer le pain de la petite boulangerie de la « rue des voleurs » qui jouxtait le lycée où j’enseignais, commençait à sévir en France un pain inodore et sans saveur.

Alors j’ai retroussé mes manches et me suis exercée à mélanger , à malaxer, à pétrir. Ce qui est fabriqué avec très peu d’éléments peut devenir très savoureux mais le savoir faire qui devient le plus important nécessite de la patience et donc de la motivation.
Le pain, peut-être le savez-vous est porteur de variations infinies et porteur de tant de valeurs de partage humains sur toute la terre.
Ma famille a eu le bonheur de la vivre.
L’odeur du pain qui cuit dans la cuisine en particulier l’hiver c’est symbole de chaleur, de lumière, de détente et de vie.
Quant aux poules elles pondent des œufs, symboles de fécondité à la forme et à la coquille parfaites même si susceptibles de variations également.
Les jeunes enfants le sentent bien qui même s’ils vivent en ville sont presque tous impatients « d’aller chercher les oeufs » même s’ils n’en mangent pas !Alors ils courent vers la cuisine émerveillés en s’exclamant : « regarde ! Voilà les œufs ! »
Voyez comme ma vie est tissée de nombreux fils qui m’émerveillent.

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