Textes d’Iza Loris

Proposition d’écriture : Ecrire une carte d’identité poétique de vous -même. Possible de changer de temps : je suis, je serai, si j’avais été…. Je voudrais être. Ecrire un poème en juxtaposant les différents moi (dans l’espace, le temps, l’abstrait, le moi quotidien..)

SI J’ÉTAIS

Si j’étais une rivière
Je me baladerai dans tes yeux d’un rêve à l’autre
Je serai ta rive, ton eau, ton ancre
Je serai ton lit où le soleil saute
Chaque matin juste avant qu’on se manque
Je me baladerai dans le bleu de moi-même
Le bleu qui fait l’amour, le bleu des coups qu’on se donne
Le bleu de mes lèvres à tes lèvres, une larme sur tes joues
Une larme qui pardonne

Si j’étais une enfant
Je me baladerai dans le creux de ta main
Je serai l’encre qui dépose un dessin
Une encre noire sous la lumière
Je serai la lumière dans le couloir les fois où tu te perds
Les fois où les coups pleuvent, les fois qui tombent à terre
La pluie frappe sur ma peau pour en faire une peau neuve
Si j’étais une enfant ma peau s’rait toujours neuve
Je n’ s’rais pas un tambour
Mais un papier velours… légèrement froissé
Un papier à caresser, un papier fait pour l’amour

Si j’étais l’eau courante
Je serai moins libre qu’une rivière
Je me baladerai dans ton corps
Dans ton corps en mouvement, pour trouver mes repères
Je n’serai pas l’eau qui dort, je passerai en courant
En ondes électriques, en ondes telluriques pour fusionner à toi
J’ondulerai à l’intérieur de tes bras
J’ondulerai de joie, j’ondulerai de toi
Je me glisserai jusqu’ à ton cœur, je resterai là
J’aimerai ne plus courir qu’à cet endroit
Ce point entre toi et moi

Si j’étais une image
Je serai celle dessinée par mon encre au creux de ta main
Je serai l’image de nous le matin, juste avant qu’on se planque
Dans les tracas du quotidien
Je serai une trace de rien
Une trace de toi dans le creux de mes reins, de mes seins
Je serai l’image de nous lovée à double tour
Dans la mallette que tu prends pour aller au bureau
Je prendrai le train juste pour voir le jour
Tu me sortirais en arrivant, tu me sortirais des imbécilités d’usage
Les nuages qui t’encombrent et que tu prends en rentrant le soir
Si j’étais une image, on laisserait là les nuages
On les laisserait se battre sur ton bureau
Tu rentrerais libre comme l’air
Rivière je t’attendrai, pour un mélange tendre et léger
Léger comme l’air au contact de l’eau.
On reprendrait notre souffle la vie depuis le début
On jetterait nos gouffres, loin, loin très loin de nous
Si j’étais


Proposition d’écriture : Ecrire sur l’identité d’une autre à partir d’une photo- 40’ - Ecrire sur l’identité d’une autre - Chacun prend la première image (enfants d’ailleurs). Poème d’Andrée Chédid « Poursuite des Racines » - Lire le poème. Ecrire ce que la photo nous inspire du ou des personnages, leurs multiples identités.

C’est quoi ce cahier entre mes mains ?
Pourquoi moi ? Pourquoi me le donner ? Qu’est-ce qu’on attend de moi ?
Anja bouge à côté. Je sens la soie de sa robe, suspendue. Je n’entends plus sa respiration.
A quoi pense-t-il ? Anja au secours dis-moi ? Qu’est-ce qu’on attend de moi ? Qu’est-ce qu’on attend de nous ? Je n’suis pas là. Pas envie d’être là !
Enfin si, mais là où on ne m’attend pas.

A la maison personne ne m’attend.
Maman prépare le sorgo pour les enfants du village.
Chez nous personne n’attend personne, on vit c’est tout.

Le maître me dit d’être attentive, de savourer les mots sur la page.
Ça goûte quoi un mot ? Le sorgo je sais, mais le mot ?
J’ai le mot « mouton » sur le bout de la langue. Le maître se fâche. Il me demande de lire, de lire le mot mouton. Je lis « beeeh ». Le mouton dit « beeeh ». Pourquoi le maître se fâche ?
Qu’est qu’il attend de moi ?

Dans le cahier on dirait des araignées sur un fil blanc. Chez moi les araignées dansent sur les fils blancs. Ici elles restent figées dans la page, tétanisées. Le maître insiste. « Issa soit attentive ». « Arrête de rêver ». Je ne rêve pas je danse, je danse dans ma tête. Je danse comme les araignées sur les fils blancs.

« Lis les lettres » ! Ça se bouscule dans ma tête.
Les lettres sont hors de moi. Le maître est hors de lui. Les mots sortent de sa bouche à toute vitesse. Il crache, s’essuie la bouche, postillonne. J’aimerai parler mais les mots se bousculent dans ma bouche. Comment faire correspondre les mots de ma bouche avec ceux sur le papier ? Si je mettais le papier dans ma bouche ! Si je mâchais les mots ! Je pourrais les dire, dire le goût des racines qui remontent en moi, dire le goût de la paille sur laquelle je dors, écrire la paille pour la rendre plus douce, et lire à haute voix pour la libérer des corps qui l’enchainent. Je suis assise sur la paille, de tout mon poids. Je n’suis pas là mais mon corps appuie de tout son poids. Les racines me remontent par la gorge et me serrent.
Le maître nous parle de racines étymologiques. Ce ne sont pas mes racines, celles d’où je viens, celles que je mange. Je ne suis pas née d’une racine étymologique. C’est bizarre il y a le mot « mot » dans ce mot. Etymologie est la mère d’une ribambelle de mots. C’est pas facile tous les jours d’avoir autant d’enfants.
Plus tard j’aurai des enfants, et je lirai dans les cœurs, comme mon père. Je lirai le soleil quand il se couche à l’horizon, après une journée harassante de travail. Je lirai les sillons de la terre quand elle parle aux hommes. Je lirai le vol des oiseaux dans les lignes du ciel à haute tension. Notre ciel ressemble aux pages de ce livre, avec ses lignes électriques. Le maître appelle ça l’électricité. Il dit que c’est une fée. Hier la fée a tué un de nos frères qui installait un grand poteau, pour l’aider à se tenir droite. L’électricité vient de naitre chez nous, et c’est déjà une vielle dame, qu’il fait aider à tenir droite. Je ne l’aime pas. Elle plane au-dessus de ma tête, fait des tâches de lumière sur le livre et sur ma robe. Mais qu’elle froideur ! J’aime le feu qui nous réunit autour du sorgo, sorgo que ma mère nous prépare, nous les enfants du village. Le feu me brûle quand je pose le doigt sur le plat. C’est sa manière de communiquer. Cash. Il me réchauffe le corps.

Selon le maître le feu s’écrit en trois lettres. De l’autre côté du monde des hommes écriraient en lettre de feu. Le feu s’écrirait lui-même ? Demain il n’y a pas école. Demain j’observerai le feu ; j’observerai comment il s’écrit lui-même. Je veux bien lire les lettres mais seulement si elles écrivent le monde, pas les lettres figées dans un cahier.


Proposition d’écriture : les Moi

Iza t’es où ? Encore partie ? Encore avec tes « moi » ? T’en as beaucoup ? Iza t’es où ?
Le Moi rêveur, tête en l’air dans les étoiles, le Moi étoile s’écrit dans ma tête, je suis l’air que j’ai dans la tête. Je me promène à côté de mon esprit. On se donne la main, comme deux bons copains. Il parait qu’il ne fait pas bon se promener où son esprit nous mène. Je n’vois pas pourquoi. Il fait bon dans ma tête. Il arrive qu’il pleuve et que j’y prenne froid, et alors, je me mouche voilà tout. Ça fait du bruit, un peu. C’est parfois la tempête, et alors ? J’aime me promener dans ma tête, aller où mon esprit m’emmène, sur des chemins non tracés. Je me promènerai volontiers dans l’esprit des autres, sur les chemins où ils voudraient m’emmener. Ça non plus, il parait que ça ne se fait pas. Chacun son Moi rêveur.
Le Moi colérique. Il prend de la place celui-là. Je lui tordrais volontiers le coup. Il tente de monter sur la colère des autres, comme sur un cheval, comme s’il pouvait tout dompter. Il me domine du haut de ses hurlements, le visage rouge, les yeux sortant de leurs orbites. Les yeux de mon Moi colérique sont des soucoupes volantes, mais qui est au volant je l’ignore ? Je monterai dedans une fois pour voir !
Le Moi calculateur, le moi calculette au bout des doigts. Ce Moi a toujours peur de se tromper. Il thésaurise les minutes qu’il n’utilise pas. Chaque moment se doit d’être rentable. Il gêne mon Moi rêveur, ce Moi rêveur qui gênait tant mes professeurs. Le Moi calculateur me pousse hors de mes retranchements. Pas question de m’échapper. Je lui dois lui rendre des comptes. Il arrive avec ses « qu’est-ce que t’as foutu aujourd’hui » ? « Pas encore habillé ? » « Quand est-ce que tu t’y mets » ? « T’as pas encore fini ». Non mais faites le taire, qu’il me laisse respirer. Débranchez les calculettes au bout de mes doigts. Branchez-y, je n n’sais pas moi ! Le soleil ! Le soleil donne un rendement de 300000 watt crêtes à la seconde… me dis mon Moi calculateur…
Le Moi boulimique, le Moi qui pourrait engloutir un monde à chaque petit déjeuner. Mais il a peur de grossir. Alors il avale des rues, du temps, de l’amour, des projets qu’il arrête en plein milieu. Et s’il avale tout ce qu’il trouve, ne risque-t-il pas de se perdre ? Le monde finira-t-il par avoir le même goût ? Surtout il faut qu’il en reste pour tout le monde. Imagine. Si tout le monde engloutissait un monde à chaque petit déjeuner. Le monde se régénèrerait-il assez-vite ? Et puis à la sortie où stocker les déchets ?
Le Moi casanier, celui qui s’enfonce dans les coussins et maugrée de se laisser avaler par le canapé. Le moi aventurier de la fillette que j’étais lui en veut. Comment a-t-il pu oublier ses rêves, se laisser bouffer par son manque de volonté. Le Moi rêveur lui vient à la rescousse. Le Moi casanier rêve de partir au bout du monde. A défaut il part dans sa tête, au volant d’une étoile. Conduire une étoile ça s’apprend pas à l’auto-école. Il écrase quelques comètes au passage. Personne pour l’arrêter. Un vrai chauffard.

Le Moi auteur, il écrit en ce moment sur les « Moi » de sa vie. Il se relit. Est-ce vraiment lui ?


Proposition d’écriture : Jeu sur les âges - Dire à tour de rôle un âge entre 1 seconde de vie intra-utérine et 120 ans. A tour de rôle, on donne un âge, on écrit durant 90s, puis on tourne. Je suis le maître du temps.

3 secondes : Ma sœur n’est pas encore là. Je lui cèderai la place, c’est comme ça. Les jumeaux sont collés à vie, mais dans le ventre de maman côte à côte c’est impossible. Alors ça sera l’une sur l’autre. Moi au- dessus, elle en dessous. Laure sortira la première. Comment ne pas peser ou se reposer l’une sur l’autre dans la vie après ça. 3 secondes de vie et je me sens à la fois grande et dépendante. Déjà.

120 ans : Quelle vie, 120 ans de pur délice. J’en reprendrai bien une louche, une soupière même. 120 ans de plus et hop. Je ne changerai pas grand-chose, je vivrais tout plus à fond c’est tout. Les pays et les visages traversés me reviennent en mémoire. Les quitter là maintenant. Non je n’suis pas prête. Je souffre c’est vrai. Mon corps n’est plus que l’ombre de lui-même. Mais la lumière s’y ballade.

3 ans : Chouette mon vœu s’est exhaussé. Dans ma nouvelle vie j’ai trois ans. Je me sens forte comme personne. Déjà directive. Je mène mon monde à la baguette. Envie de carottes, mais pas de petit pot. Non de vraies carottes comme celles que maman donne à Diouf mon lapinou d’amour. Le soir je me glisse dans sa cage, on parle et on partage nos carottes. Il comprend tout.

9 mois : ça fait deux mois que je suis sortie du ventre de maman. Pas besoin de forceps. J’avais trop envie de voir le grand monde. Faut dire qu’on était un peu à l’étroit ma sœur et moi. ET puis maman voulait qu’on sorte. Elle n’arrêtait pas de courir, pressée comme pas deux. Alors il fallait bien qu’on s’adapte.

12 ans : douze ans. Je quitte ma famille dernière famille d’accueil. Enfin. Je n’aurai jamais dû m’en approcher. Véro et Hélène les filles de la maison s’en prennent plein la tête. Je suis trop jeune pour les défendre. Je protège la mienne et celle de ma petite sœur, ma mini jumelle. Ici plus de chasse aux champignons, plus de cueillette aux marrons.

30 ans : je suis presqu’adulte. La vie glisse sur moi, j’ai du mal à l’attraper. J’essaie différents métiers, différentes peaux, certaines trop grandes, d’autres à ma taille. Mais même à ma taille je cherche encore. Il me faut d’autres peaux pour vivre d’autres vie. 5m de garde-robes. Des peaux de toutes sortes. Certains grattent. Certaines sont déchirées d’avoir pris trop de coups. Je m’en fous, je les garde, fétichiste jusqu’au bout des ongles. 30 ans je suis presqu’adulte. Je vais bientôt trouver ma peau, ma peau d’adulte.


Proposition d’écriture : Choisir un âge déjà cité ou un autre et faire un texte + long sur cet âge-là.

30 ans, je suis presqu’adulte. La vie glisse sur moi, j’ai du mal à l’attraper. J’essaie différents métiers, différentes peaux, certaines immenses, d’autres à ma taille. Même à ma taille je cherche encore. Il me faut d’autres peaux pour vivre d’autres vies. 5m de garde-robes. Des peaux de toutes sortes. Certains grattent. Certaines sont déchirées. Elles ont pris trop de coups. Je m’en fous, je les garde, fétichiste jusqu’au bout des ongles.

30 ans, presqu’adulte et de l’encre sur les doigts. L’encre c’est mon verni. C’est ma peau noire. La peau ultime derrière laquelle je me cache. J’ai écrit toute la nuit. Ce matin j’ai la tête comme un seau.

10h, le soleil me sort par les yeux. Je saute du lit. Le frigo ronronne. Sans réfléchir j’englouti trois baguettes, et un pot de Nutella. Je n’ai pas mangé depuis trois jours. Impossible de me nourrir à heure régulière. Les repas serrés, je n’ai pas appris. Je me gave à toute vitesse comme au temps de la petite oie sage sur sa chaise haute. Un jour, gavée de soupe brûlante et le lendemain oubliée derrière son lit à barreaux.
Je bois pour faire passer. Pas d’alcool juste deux litres de jus d’orange. Ça fait flop, je les sens autour de la taille. Deux kilos de plus. Je change de taille comme de chemise. La balance me fait la gueule. Un jour l’aiguille affiche fièrement 50 kilos, qu’elle conne. Quelques jours plus tard l’aiguille glisse sous les 40. Je souris. Vide anorexique. Boulimie d’étoiles. Avaler la galaxie puis recracher les étoiles sur les murs, le mur de la gare longé au pas de course pour aller au boulot, les murs de mon 10 m carré et sa petite cour à l’arrière, le mur de la honte face aux vitrines du même nom, les murs dans ma tête, les murs dans mon corps, les barrières pour l’heure infranchissables.

11h je sors. Je sors parce qu’il le faut. Je sors pour m’en sortir, un pas après l’autre. J’apprends à marcher. La marche est rapide. Je me casse la gueule dans l’escalier, dans les couloirs du métro, les magasins de la rue neuve, les cœurs mal intentionnés. Un éléphant anorexique dans un magasin de porcelaine. Je me casse la gueule, dans mes rêves les plus beaux. Du 24 sur 24. J’apprends à marcher. Ça va finir par marcher.

21h. J’ai erré toute la journée, dévalisé quelques boutiques, laissé une peau chez C&A dans la cabine d’essayage numéro douze, une autre dans la poubelle rue des fleurs. Drôle de nom pour une rue qui sent le chat écrasé.

30 ans presqu’adulte. Je porte des couches et des couches sur mes peaux, sous mes peaux. Trois robes noires, un pull rouge, un bleu, une veste Chanel, une veste à franges, un loden. J’ai chaud. Un bonnet, deux pantalons, des peurs, encore une jupe, le manque d’amour et les regrets par-dessus. Personne ne viendra me déshabiller. J’ai appris à m’habiller, qui m’apprendra à me mettre à nue.


Proposition d’écriture : écrire à partir d’un souvenir

Le train, j’attends le train avec la classe de neige. La classe de neige c’est la 7è, la classe des grands. Ouais ce matin on passe la 7è. Il faut aller vite. Le train n’attend pas. Moi je l’attends. Je l’attends sur le pied de guerre de mes Kickers trop serrées. Youpi je quitte le quotidien, le pensionnat. Plus que quelques minutes avant de m’échapper dans ce train-couchettes, le train 8739 pour Villars de Lans, loin très loin du train-train matinal. A bas les 15 prières par jour, le bœuf qui tire la langue pour me la faire manger, à bas les cornichons infects, le placard, le piquet, les manches à balais. Fini de faire l’âne dans un coin de la classe. Je suis sur le quai je fais l’âne avec mon bonnet rouge. Le bonnet rouge on l’a tricoté nous-mêmes, chacune avec un pompon. Le rouge ça ressort sur les pistes. C’est le signe de reconnaissance, pour être visible au milieu des skieurs.
Le train, j’attends le train. Imagine. Cent vingt pensionnaires, corsage à carreaux bleus, et blancs, pull bleu marine, jupe plissée grise, et dessous un pantalon pour ne pas prendre froid. Un vrai troupeau de petites souris. Envie de courir partout mais attention le chat supérieur veille.
Le train se fait attendre. Tant mieux je peux l’imaginer. Il a ce petit goût d’Orient-Express savouré dans les livres d’images, le rire des wagons jaunes à cheval sur les montagnes de mon enfance, l’odeur des trains mécaniques que je rêve de construire. Une fille ça ne construit pas de train. Ça joue à la poupée c’est tout. Plus tard je serai chef de gare, ou chef de train, du charbon plein les mains. Ou je dessinerai des couchettes, des couchettes aux gros coussins orange et moelleux, comme les bras d’une maman. Des couchettes pour les amoureux ou les hommes pressés. Elles avaleront les hommes pressées pour les empêcher de sortir. Elles avaleront mon papa pour l’empêcher de partir.

« Le train 8739 arrivera en gare de Tours avec un retard de 5 minutes », crie une voix bizarre dans le haut-parleur. Le train se fait attendre. Un train ça se fait attendre, ça n’attend pas. Plus tard j’en raterai des trains, des rendez-vous. La peur du train-train nous fait arriver en retard. Retard sur la montre, retard sur la vie, retard sur soi. Regard sur soi. Se regarder pour correspondre à ce que l’autre attend de nous. Se regarder fait prendre du retard. Aujourd’hui je suis trop jeune pour regarder. D’ailleurs c’est interdit. Une fille ne se regarde pas dans le miroir, même pas pour se laver. Il faut se laver sans enlever la chemise de nuit. Le corps c’est sale. Avec la neige je pourrai me regarder dans le miroir. La neige lave mieux que l’eau, j’en suis sûre. Je frotte fort, pour enlever la crasse. Ma peau restera blanche, blanche comme neige, je ne bronzerai jamais.
Ce matin j’ai pris mon retard par la main. Je l’ai rassuré. Je lui ai dit « viens, donne-moi la main. Je te la tiendrai bien fort, tu n’auras qu’à avancer une peur après l’autre, elles finiront par s’envoler, tu verras ». Tu traques. Ça va passer. On va prendre le train toi et moi. Pas celui que tu connais. Pas le train-train du quotidien. Le train. Le vrai. L’autre.
Celui qui fait voyager.

Colle ton oreille sur le quai. Tu l’entends ? Ce sifflement ? Ce sifflement sur les rails. Les rails ça chante. « Grrrr ». Seuls les enfants les entendent chanter. Ce « grrr » qui fait froid dans le dos des adultes. Ils ne savent même pas pourquoi.
Le sol gèle sous mes pieds. Pour un peu il pourrait s’ouvrir en deux et nous avaler. Ça te dirait un voyage au centre de la terre ? Un voyage en train. Jules Verne et Prévert. On irait rejoindre Jules Verne et Prévert. Plus de poésie à apprendre. De la poésie à vivre, de la poésie à glisser sous la peau, de la poésie à faire fondre et à tourner dans son café. Le café c’est fade, sauf avec de la poésie fondue. Si les sœurs nous servaient de la poésie dans le café, on n’aurait plus besoin de réclamer du chocolat. Tu crois qu’ils boivent quoi les enfants des neiges ?
Regarde, regarde il arrive. C’est le train, c’est lui. Ses deux gros yeux sourient. Regarde ses grosses moustaches de fumée ? C’est notre train, c’est lui, le train pour les petites souris. Les petites souris s’engouffrent telle une tornade, criant et courant dans tous les sens. C’est fou ce que ça crie et ça court les petites souris. Et le gros chat en robe grise remue son gros derrière, visiblement en colère. C’est pas beau à voir un derrière en colère et ça passe difficilement les portes d’un train.


Proposition d’écriture : Vous souvenir d’un personnage ou d’un livre qui vous a emmené et où. 15’

Mathias Malzieu « Métamorphose en bord de ciel »

L’homme de plumes, l’homme oiseau, l’homme aux plumes rouges. L’homme est d’abord un petit garçon qui ne tient pas en place. Ses jambes lui donnent un prétexte pour courir. Ce qu’il veut c’est voler. Etre libre, devenir l’air. Ado il quitte la maison de ses parents pour se lancer dans le grand monde. Cascadeur improvisé il se lance des défis et du haut des maisons, de toits en toits. Né homme têtu, du plomb dans la tête, il tombe pour mieux s’envoler. Les gamelles laissent des nœuds dans son corps, des nœuds serrés. Ses os craquent. Sa gorge crie. Ses muscles râlent. Larmes et souffrance coulent dans ses veines. Tant pis, son cœur d’oiseau chante. Le cancer a beau s’attaquer à ses os, son cœur d’oiseau chante. Ses exploits fleurissent dans journaux de France. Partout on parle de lui. Il signe des autographes, les mains tordues de douleur. Il roule dans un cercueil à roulettes, fabriqué de ses mains, il roule de villes en villes, se casse la figure de plus en plus souvent, se fait ramasser en ambulance, puis à la petite cuiller. Un jour incapable de se relever il se retrouver sur un lit d’hôpital entouré de tuyaux. Ses serpents de plastique l’insupportent. Une infirmière oiseau veille. Incapable de cascader dans les rues, il se met à hanter les couloirs en chariot roulant, bousculant quelques vieilles au passage. Tant mieux elles trouvent ça amusant. La nuit il se lève pour voler les plumes dans les oreillers des malades. Il en volera tant qu’il finira par se transformer en un oiseau minuscule. L’infirmière oiseau veille, amoureusement sur sa transformation. Elle l’aimait cascadeur, en secret, elle l’aimera homme-oiseau. Il partira encore elle le sait, ne le reverra jamais, mais l’amour a des ailes. L’amour s’en va en même temps qu’il reste au fond des cœurs.

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