Parcours d’intégration

Nelson Okenga entend le bruit des mouches. Il n’a que deux ans mais depuis des jours il marche. Autour de lui, devant, sur les côtés, partout des jambes, dures, sèches, blessées, et des bâtons en guise de cannes ou de béquilles. Et des mouches, qu’il finit par ne plus chasser. Nelson marche, il suit, avec les autres il fuit. Bientôt la troupe s’arrêtera. Le camp est en vue, il a entendu les femmes s’exclamer avec la force qu’il leur reste.

Nelson Okenga entend le bruit des mouches. Il y a l’odeur écœurante, insoutenable. Et le silence, troublé par un vrombissement monstrueux : les mouches, par centaines, les mouches par milliers. Il sent qu’il est le seul survivant. Il n’arrive pas à bouger. Ses frères, qui devraient lui tenir chaud, ses frères sont froids. Ils sont comme des griffes qui le retiennent, pauvre bétail sacrifié, tordu. Il étouffe les sanglots, il crispe les mains. Il a peur qu’ils reviennent. Il pense qu’ils sont peut-être encore là, cachés, qu’ils attendent de le voir se lever.

Nelson Okenga entend le bruit des mouches. Il marche toujours. Mais maintenant il mange. Et il fume aussi. Il croit que ça fait de lui un homme. Comme il est petit il exécute certaines missions. On l’envoie devant quand il y a des mines. Parfois on le laisse tirer et les hommes rient très fort quand il tombe sur son derrière, surpris par le recul. Il apprend que le percuteur est la pièce métallique mobile dont la pointe frappe l’amorce d’un projectile et la fait détoner. Il n’a plus de frères, il n’a pas d’amis, seulement un gun pour confident.

Nelson Okenga entend le bruit des mouches. Son AK-47, il pourrait la démonter les yeux fermés. Position haute : chien verrouillé ; coup par coup en position basse ; cadence : 600 coups par minute ; 700 mètres par seconde ; balle blindée ; piston solidaire du porte-culasse. Il n’est jamais allé à l’école mais il a son bac ‘sang’. Dans cette armée d’hallucinés, mains agrippées à sa kalach, il marche. Une fumée noire voile le soleil couchant. Il passe devant les corps putréfiés et des flaques grouillantes s’envolent les mouches par centaines. Il marche, toujours prêt à tirer.

***

Nelson Okenga est assis sur une chaise en plastique. Il triture un petit papier où est imprimé un numéro. Il fixe des yeux l’horloge sans aiguilles, suspendue au plafond pour qu’on puisse y lire l’heure des deux côtés. Des chiffres en lumière rouge dont le dernier change à chaque seconde. Ses yeux passent de l’horloge qui le fascine au tableau où défilent les numéros d’appel. Quand un bureau est libre, l’écran émet un drôle de bruit qui le surprend et lui fait lever les yeux. Il observe une mouche qui se balade entre les minuscules trous dans les dalles qui forment le faux plafond. Il suit ses vols brefs et saccadés.

Il y a beaucoup de monde dans la salle : des enfants en bas âge dans leur poussette, qui battent des pieds et s’arcboutent en tendant les bras pour qu’on les en sorte, d’autres qui rampent sous les sièges ou les escaladent, des parents mécontents qui menacent, index en avant, et d’autres qui essuient des mains et des bouches maculées de chocolat. Entre la porte des toilettes pour les hommes et celle des toilettes réservées aux femmes, il y a un distributeur de boissons chaudes et de sodas. Quand quelqu’un choisit un café ou une soupe, la machine diffuse un ronronnement mécanique. Mais si on prend une boisson glacée, la canette tombe brutalement et fait un bruit qui transperce Nelson. À l’intérieur tout son corps fait un bond que personne ne remarque. Il a appris à rester immobile des heures parfois. Il a aussi appris à ne pas montrer ses émotions.

Il a le numéro 87 et le tableau indique 66. Les chiffres il sait les lire. En observant les deux indicateurs, il a calculé qu’il en a encore pour une bonne heure d’attente. Il a le temps. Dans sa main le papier numéroté est devenu un petit rouleau moite qu’il déplie et lisse pour lui redonner une apparence acceptable. Il rêvasse. Il entend le bruit des mouches. Il l’entendrait même s’il n’y en avait qu’une.

La Croix Rouge a pris les enfants niés. Ils ont été emmenés vers un camp dans des grands pick-up. Ils étaient gentils. Il n’avait pas l’habitude. Il a raconté plusieurs fois. En anglais. Au début il ne pouvait pas, alors ils étaient patients, ils posaient des questions, ils montraient des photos.

Il est arrivé ici et de nouveau on lui a posé des questions. D’abord il n’a pas tout dit mais il y a eu les examens médicaux, alors ils ont vu. Ils ont vu les entailles, les blessures, les déchirures. Ils n’ont pas vu tout ce qu’il y avait dans sa tête. Il a oublié des choses. Il se souvient bien des mouches et de la kalachnikov, de l’herbe qui rend les yeux rouges et des drogues qui tuent la peur. Il se souvient des rires des hommes ivres et de la douleur à l’intérieur de ses fesses. Il n’est pas triste. Depuis le charnier il n’a plus jamais pleuré. Et là il sent monter un sanglot, mais c’est de la rage. Il fulmine et son rythme cardiaque s’accélère. Au centre il a entendu que dans son pays ceux-là même qui violent des enfants persécutent les homosexuels. Il serre très fort les poings puis les yeux pour se forcer à chasser cette information et ça marche presque. Une femme enceinte, les pieds gonflés dans des chaussures à bride, est assise à côté de lui. Il a l’impression qu’elle entend ses dents grincer et son cœur cogner puis il constate qu’elle porte des écouteurs.

Les chiffres en lumière rouge continuent à défiler à un rythme régulier tandis que ceux du tableau se succèdent avec moins de constance. Pour passer le temps, Nelson fait des petits paris sur l’heure à laquelle apparaîtra tel ou tel numéro sur le tableau des appels. Maintenant il concentre son attention sur un petit garçon qui renifle. Il est aux prises avec sa mère et il répète « non ! » en tournant la tête de droite à gauche. Il ne sait pas ce qu’ils se disent mais l’enfant n’a qu’une chaussure et il semble que, pour une raison que Nelson ignore, il refuse de remettre l’autre à son pied.

La future mère s’est levée et a disparu derrière la porte du bureau marquée 3A. La chaise en plastique noir ne reste pas longtemps inoccupée, une autre femme s’y installe. Elle dépose au sol une nacelle dans laquelle se trouve un nourrisson et à l’anse de laquelle un ballon gonflable orange est accroché par sa ficelle. Nelson pense à la femme aux pieds gonflés qui vient de disparaître derrière la porte blanche et en voyant la coque avec le bébé, il a l’impression d’avoir fait un bond dans le temps. Du coup son regard se porte précipitamment vers les numéros sur le tableau.
Tout le monde se retourne. Une détonation vient de se produire. Le ballon orange a éclaté. Nelson a un goût de sang dans la bouche, son cœur s’emballe. Il ferme les yeux. Dans sa tête il y a toujours le bruit des mouches. Il est fatigué. Il a beaucoup marché. Il est là pour le parcours d’intégration. Il lève les yeux. Le numéro 87 vient de s’afficher.

Michelle Dantine

Recevoir notre Newsletter

Debout les mots !

ImagiMots !