Ce n’est pas pour une fois

– Une gaufre chaude pour toi, Antonin ? Et toi, Marius, tu as choisi ?
– Oui, moi, j’en veux une avec du chocolat.
– Une gaufre chaude avec du chocolat, c’est lourd, ça, à digérer… Tant pis, ça marche pour cette fois.
Les gaufres que je leur tends communiquent leur chaleur à mes doigts. Les yeux réjouis et gourmands de mes fils me réchauffent le cœur. Me vient l’envie de pleurer. Je m’en empêche. Ce n’est pas le moment.
Trouver un banc. Nous asseoir tous les trois. Dévorer, se barbouiller de chocolat, rattraper in extremis le morceau de gaufre qui tombe et rire. Et puis garder Antonin et Marius auprès de moi, ce soir. Qu’ils m’abrutissent de cris, de courses à travers la maison, de sauts interdits sur le canapé, de disputes pour un jouet dont ils ne voudraient pas s’ils n’avaient pas à le partager ; qu’ils me poussent à bout avec les devoirs qu’ils rechigneront à faire, leur assiette qu’ils ne voudront pas terminer, les miettes de chips mangés en cachette, les portes qui claquent ; qu’ils me harcèlent de leurs voix aigues : papa !
Papa. S’ils rentrent chez leur mère, s’ils me laissent seuls, je ne pourrai pas m’absorber dans mon rôle de père. Je penserai au mien. Impossible de faire autrement. Je ne pourrai pas m’en empêcher. De toute façon, il faudra y penser. Il faudra que je l’appelle, que je lui parle. J’aurais déjà dû le faire. Je ne pourrai pas reporter longtemps le moment de le contacter. Mais pas ce soir, pas encore. Un soir de rabiot. Un seul.
Antonin et Marius ont englouti leur gaufre. Ils ont soif.
– Tu nous achètes un coca, P’pa ? On crève de soif.
– On « meurt » de soif. O.K. Va pour un coca à partager. Ça vous aidera à digérer.
Marius rouspète :
– Un chacun ! Antonin va encore tout boire !
– Un chacun, d’accord, juste cette fois.
– Cool ! T’es cool aujourd’hui, P’pa.
Antonin vient de me tendre la perche :
– Ça vous dirait de rester avec moi ce soir ? Si maman est d’accord, bien sûr.
Les garçons sont désarçonnés. Il me semble qu’ils n’ont pas envie de ce changement de programme. Antonin paraît soulagé de pouvoir décliner pour une question de sac de gym. Marius me parle de la fin de l’histoire que leur maman a promis de leur raconter.
Je sors mon atout :
– On se ferait une soirée pizzas, ça vous dit ?
Mais les garçons insistent. Il y a le problème de la gym et ils veulent la fin de l’histoire.
Dans la foulée, Marius se plaint qu’il a mal au ventre à cause de la gaufre au chocolat et du coca. Il n’a pas envie de pizza parce que là c’est sûr qu’il vomirait.
J’ai envie de les serrer dans mes bras. Je voudrais leur dire que j’ai besoin d’eux ce soir parce que je suis triste. Leur expliquer que leur grand-père va mal. Que ça ne se voit pas du tout qu’il va mal, Grand-pa, avec sa force, sa bonne humeur, ses randonnées en tandem avec Mamie, ses parties de cache-cache, ses soixante-six ans fêtés au mois d’août. On ne voit rien du tout. Il a l’air de tenir la forme. Il va mal, pourtant. On vient juste de le savoir. Et il ne guérira pas.
Je ne prends pas mes fils dans les bras, je ne leur dis rien. Dire ma peine, c’est la laisser me prendre par la main pour commencer un chemin qui sera long et éprouvant. Attendre un peu encore. Faire comme si, ce dernier soir.
Je m’arrête devant un magasin de sport.
– Antonin, ce serait bien que tu aies aussi une tenue de gym à l’appart., on entre ?
Antonin trouve les mêmes baskets que son copain, choisit un tee-shirt et un short bien trop chers.
Marius nous entraîne évidemment dans une librairie, fouille le rayon jeunesse à la recherche du livre avec l’histoire presque terminée. J’appelle leur maman et lui annonce la nouvelle.
Élise reste sans voix. Elle a toujours beaucoup aimé mon père. À notre divorce, elle avait été terriblement affectée à l’idée de ne plus voir son beau-père et en pensant à la peine que notre décision allait lui causer.
Elle me demande comment il a réagi à l’annonce de son cancer. Je n’ose pas dire que je ne lui ai pas encore parlé. Ma mère me l’a appris hier. Elle m’a dit qu’il était sous le choc. Je n’ai pas encore trouvé le courage de découvrir ce père que je ne connais pas. Un père sous le choc, abattu soudain par un verdict qu’il ne soupçonnait pas.
Il était allé à vélo chercher les résultats de son dernier bilan de Top santé, comme il disait. Ma mère avait dû venir le récupérer au cabinet médical avec la voiture.
Élise comprend que j’aimerais avoir les enfants auprès de moi ce soir.

La soirée a été mouvementée bien au-delà de mes attentes. Antonin et Marius n’étaient pas dans leur assiette. Antonin avait voulu enfiler à tout prix sa tenue de gym pour faire ses devoirs. Il avait fallu augmenter le chauffage. La pizza était moins bonne, plus molle, plus grasse, que d’habitude, ce qui n’avait pas aidé Marius à digérer. Il avait d’ailleurs vomi sur le short de son frère. L’odeur était terrible dans l’appart. surchauffé.
Tandis que je nettoyais le sol, le téléphone a sonné. Antonin a décroché et m’a appelé : P’pa, c’est Grand-pa.
– Explique-lui que Marius a vomi et que je suis en train de nettoyer. Dis-lui que je rappellerai.
Après avoir raccroché, Antonin m’a dit : Grand-pa a demandé que tu passes très bientôt chez lui. Il crève d’envie de boire une bière avec toi.

– Il « meurt » d’envie.

Les garçons dorment dans l’odeur aigre persistante augmentée de celle d’after shave. Marius a voulu à tout prix que je rafraîchisse son front avec de l’eau de Cologne, comme l’aurait fait sa maman. J’ai lavé la tenue de gym. J’ai rangé les jeux, la vaisselle, les vêtements. J’ai rempli les cartables de dix heures, de bouteilles d’eau, de cartons de jus. J’ai glissé dans chacun d’eux un Kinder surprise. J’ai besoin d’étonner mes enfants avec une bonne surprise. Ce n’est pas pour une fois.
Je devrais maintenant appeler mon père. C’est au-dessus de mes forces. Demain, je passerai le voir. Papa, je le connais. Demain, je parie qu’il ne sera déjà plus sous le choc. Il aura sa voix habituelle, rassurante. Il ira chercher nos deux bières au frigidaire. Deux Mort Subite. C’est notre préférée. Nous avons blagué si souvent à ce propos. Demain, il en profitera pour faire une fois de plus de l’humour à propos de la mort à petit feu qu’on lui a annoncée et à laquelle il ne croira pas. Et on trinquera.

Jacqueline Daussain

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