Pierre

La pluie sévissait sur Bruxelles depuis plusieurs jours. Des trombes d’eau, des gouttelettes qui bien que minuscules transperçaient les impers les plus hermétiques et trempaient jusqu’aux os les malheureux sortis sans leur parapluie. A travers les rues désertes ou seulement peuplées de grandes cloches sans visage, un homme traînait sa carcasse d’un pas lourd et désorienté, indifférent aux humides projectiles qui s’abattaient sur lui. Il semblait mouillé jusqu’à l’âme, et porter l’invisible mais écrasant poids de la misère humaine. Sa main crispée triturait un collier qui laissait échapper une petite croix à son extrémité. Cet homme, c’était Pierre.
Pierre avait tout eu. Une splendide maison à Lasne entourée d’un jardin somptueux. Des voitures, la décapotable du dimanche, la jeep des randonnées, la BM des autres jours. Il s’était offert les plus beaux voyages autour du monde, dans des paysages à faire pâlir d’envie les cartes postales, et des hôtels qui feraient passer le Palais Royal pour une cabane de jardinier. Et une femme. Belle comme le jour, aux formes conventionnellement parfaites, élégante et élancée, à l’esprit vif et toujours aux aguets. Mais de tout cela, il ne lui restait rien.
Rien … presque comme ses origines. Pierre n’était pas né dans l’opulence. Il était un fils des Marolles, un echte ket de la capitale. Ces rues dont les pierres auraient tant à raconter si elles pouvaient parler, chargées d’ombre et de gloire, l’avaient vu grandir. Son père était mort alors qu’il n’était encore qu’un bébé, ne lui laissant comme unique héritage qu’un petit chapelet en argent. C’est sa mère qui avec son stand d’antiquailles à la Place du Jeu de Balle lui avait donné toute l’éducation dont elle avait été capable. Baigné dans le Swanze et le Brusseleir qu’il pratiquait à moitié, Pierre n’était pas devenu un mauvais bougre au contraire de certains de ses camarades ayant trouvé leur compte au sein des bandes du quartier. Lui s’était arrêté à cette valeur qui enseigne que le bonheur se trouve aussi dans la simplicité, et que ce n’est pas parce que l’on n’a pas grand-chose que l’on n’est rien.
Se résoudre à cela lui avait permis de passer l’enfance et l’adolescence dans l’insouciance. Ce n’est qu’une fois ses secondaires terminées qu’il commença à voir les choses différemment. Pierre avait évolué dans une de ces écoles sans renom qui forment des élèves sans avenir, et n’avait jamais rien appris qui lui donna envie de faire quelque chose. N’ayant rien dans les mains et aucune ambition en perspective, il devint garçon de café. C’est dans cet univers particulier qu’il apprit le sens du mot compétitivité, et qu’il fréquenta pour la première fois des gens qui caressaient un rêve d’avenir, un rêve de devenir. Les années passant, il fit de ce rêve le sien par procuration et se projeta dans un hypothétique futur comme quelqu’un d’important et de riche.
A l’âge de vingt-quatre ans, il fut engagé comme serveur au Bar de l’Aurore, une taverne située à côté de la station métro Albert et fréquentée en partie par la jeunesse dorée Bruxelloise. A l’instar de cette clientèle élitiste, les membres du personnel avaient la plus haute estime d’eux-mêmes, considérant comme une réussite sociale leur position. Clients et employés s’adonnaient pour beaucoup au même vice : agrémenter leurs soirées de cocaïne, cette drogue qui renforce l’assurance, l’orgueil et l’autosatisfaction. Quand les premiers la consommaient en catimini dans les toilettes du bar, les seconds ne se gênaient pas pour s’envoyer leurs lignes dans l’arrière-boutique, dès que le manager était absent. Il y avait ce serveur, Ramon, qui conduisait une Bentley et qui lui répétait souvent :
« Mec, tu vois cette caisse ? Et ben toi aussi tu en auras une un jour. Elle est la preuve que la réussite est accessible à tous, mon vieux. On peut être serveur et se débrouiller mieux qu’un avocat avec son bac+5. Faut juste avoir le feeling et la volonté. La VO-LON-TÉ ! »
Il prononçait ces derniers mots en tapotant de son index la poitrine de Pierre, et ce dernier n’aimait pas ça. Mais il restait admiratif devant cette voiture et ce gars qui en effet inspirait la réussite. Ce que Ramon ne disait pas, c’est qu’il vivait dans un appartement tellement petit et mal entretenu qu’il n’osait pas y ramener ses conquêtes d’un soir, ni qu’il vendait de la cocaïne aux clients du bar pour joindre les deux bouts, car il s’était endetté pour dix ans en achetant la Bentley.
Pierre espérait. Il espérait qu’un jour lui aussi deviendrait un des clients qu’il servait, qu’il déambulerait dans les rues de la capitale au volant d’un bolide, qu’il offrirait à sa mère une vraie maison avec un jardin, qu’il serait connu, admiré, aimé … Mais les années défilaient et rien ne se passait. Il effectuait son travail de manière impeccable, mais aucune perspective d’avenir ne se profilait à l’horizon. La cocaïne le laissait à présent de marbre. Elle ne faisait qu’offrir du rêve immédiat, mais jamais rien ne se concrétisait après une soirée poudrée, et les grands projets de la veille se dissipaient après quelques heures d’insomnie. Depuis sa première paye, il avait pris l’habitude de jouer à la loterie. Il dépensait cent à deux cents euros par mois là-dedans, dans toutes sortes de jeux différents, mais n’avait jamais rien gagné que de petites sommes qu’il gaspillait dans la foulée. A chaque fois qu’il encodait des chiffres ou grattait des cartes, il pressait contre son torse le petit chapelet de son père et se perdait mentalement dans des prières qu’il inventait à des dieux qu’il ne connaissait pas.
Et puis un jour … le gros lot. Pierre gagna deux millions cinq cent mille euros à la loterie nationale en jouant conjointement sa date d’anniversaire, celle de son père et son âge. Il n’en revint pas. Enfin, enfin cet argent libérateur qu’il avait tant espéré et qu’il n’avait caressé que dans ses rêves les plus fous, il était là, rien qu’à lui. Tout se déconstruisit dans sa tête. Il avait mille fois imaginé ce qu’il ferait s’il gagnait une somme pareille, mais en une seule seconde il avait tout oublié. Il ne cessa de se répéter que tout était possible, mais il ne comprenait plus ce que ces mots voulaient dire. Plus rien n’avait de sens. Il flottait sur un nuage d’incertitude. La sensation qu’il en ressentait était agréable mais il lui était impossible de savoir si ce qu’il vivait était réel ou imaginaire.
Deux jours plus tard, quand il eut la tête reposée, il alla voir sa mère.
« Ma, j’ai gagné le gros lot hier au Lotto. Deux millions cinq cent mille euros ! Deux millions cinq cent mille tous frais rien qu’à moi, tu te rends compte ? On est riche moema, riche ! C’est grâce à papa tu sais, je suis sûr que c’est lui qui m’aide depuis le ciel. J’avais joué son anniversaire et le mien avec mon âge, et j’ai prié Dieu qu’il m’aide. »
Sa mère le regarda sans mot dire, attendant la suite.
— Je vais t’offrir une maison si belle comme tu n’en as jamais vue, et tu ne devras plus jamais vendre tes breloques aux puces, parce que je vais veiller sur toi maintenant.
Elle le toisa du regard pendant un moment puis répondit :
— Fils, c’est ben gentil, ma je ne t’ai pas attendu pour vivre. J’ne suis peut-être qu’une èrme meike, mais j’ai tout c’que j’ai besoin pour vivre. Je n’ai qu’un petit stand au marché ouske j’vends mes brols, peut-être que c’est tout ce que je sais faire, mais j’aime ça, et j’ai pas envie de faire autre chose. J’en veux pas de ta maison. Je ne suis pas une de ces bourgeoises qui se poudre le nez toute la journée et qui sait rien faire d’aut’. J’habite une petite maison et je n’ai pas de sous de réserve, mais tout ce que j’ai, je l’ai gagné avec mes mains, et j’en suis pas peu fière. Je ne changerai pas parce que tout d’un coup t’as de l’argent que t’as pas mérité qui te tombe dessus !
Pierre se sentit blessé par cette réponse presque hautaine qu’il n’avait pas du tout anticipée. Il se voyait comme un héros en entrant chez elle, et finalement il était considéré comme un arriviste. Il rétorqua :
— Mais c’est pour ton bien que je dis ça moi, moema ! Tu n’es plus toute jeune. Tu ne vas pas croupir toute ta vieillesse comme tu as vécu, tu peux enfin te faire plaisir maintenant, tu peux avoir tout ce que tu veux, t’as qu’à demander. On a de l’argent, on va en profiter.
— Pietje, je sais pas ouske j’ai foiré dans l’éducation que je t’ai donnée. Mascheen que je ne t’en a pas assez donnée, mascheen que j’étais pas là assez pour toi, et pour tout ça, eskuseï ma. Mais je t’interdis de dire que je croupis. Je croupis nitchevole, et faire ce que je fais, ça est mascheen nikske, mais ça me va. Je me sentirais hamelaaike de vivre autrement comme ça : PAF, pasque t’as du geld. Moi je veux être moi jusqu’à ce que la vie me kapikkel, et ton pèrke qu’est mouru, il te dirait la même chose s’il était encore là.
Pierre sortit furieux. Comment sa mère pouvait-elle faire cette allusion à son père, alors qu’il savait, lui, que c’était grâce à lui et au chapelet d’argent qu’il avait gagné le gros lot. Il se sentit comme de l’autre côté d’un mur qu’il aurait voulu franchir avec elle, mais elle ne voulait pas. Si elle ne pouvait profiter de ce qu’il offrait, alors tant pis pour elle.
Au cours des deux années qui suivirent, il s’offrit tout ce qu’il désirait. Sa vie matérielle n’eut plus rien à envier à celle de ses anciens clients. Il fit de somptueux voyages dans des pays dont jusque-là il ignorait le nom, et dont il ne visita que les plages et les hôtels. C’est au cours d’un de ces périples qu’il rencontra celle qui allait devenir sa femme. Après quelques mois de vie dans des cadres idylliques et de luxe omniprésent, ils se marièrent et mirent toute leur énergie à accélérer les moyens de dilapider sa fortune, en vivant dans une euphorie continue, sans jamais penser à l’avenir. Sur cette période, il tenta tant bien que mal de convaincre sa mère d’accepter quelques cadeaux, mais elle se montra intransigeante comme elle l’avait été la première fois.
La vie de château ne pouvait durer bien longtemps. N’ayant jamais reçu l’éducation nécessaire au maniement d’aussi grosses sommes, et aidé par sa compagne à dépenser sans compter, Pierre atteignit rapidement la fin de son magot. Lorsqu’elle comprit qu’ils seraient bientôt trop pauvres que pour entretenir toutes leurs possessions, sa femme s’empressa d’entamer une procédure de divorce afin de s’en tirer avec le maximum de ce qui était récupérable. Cela acheva de le mettre sur la paille. Il ne lui restait tout au plus que quelques milliers d’euros quand tout fut achevé.
Une nouvelle rafale de pluie vint frapper son visage. Pierre trébucha et s’étala dans une flaque d’eau qu’une déformation du trottoir avait créée. Il se releva avec peine, le corps tout endolori, tel celui d’un homme qui vieillit de trente ans en quelques jours. Son regard croisa l’enseigne faiblement éclairée de La Clef d’Or. Alors il se souvint … Il se souvint des soirées passées à rigoler avec ses amis, autour de quelques pintes et de parties de belote endiablées. Il se souvint des frites d’Eugène et des caricoles de Jef au coin de sa charrette. Il se souvint de ces samedis matin, quand il aidait sa mère à vendre ses antiquailles.
« Cinquante francs, mesdames et messieurs, alleï tout doit partir à cinquante francs ! »
Il se souvint des parties de football une fois le marché terminé et la place nettoyée, des genoux ensanglantés et des démonstrations de force pour un sourire de Jeannette. Et les bals musette les soirs de juillet, et le feu d’artifice du 21, et son premier baiser sous les lampions … Il se souvint qu’avant de rêver de gloire, il n’avait jamais rêvé, parce qu’au fond, il vivait déjà son rêve. Un rêve d’une vie simple mais heureuse.
Et ses souvenirs guidèrent ses pas, et ses pas remontèrent la place, tournèrent machinalement à droite dans la Rue des Renards, traversèrent la Rue Haute et finirent par s’engager dans la Rue du Faucon. Il frappa comme un automate à la porte devant laquelle il s’était arrêté.
— Entre Pietje, lui dit sa mère, il drache des cartaches. T’es trempé comme une lavette ! Reste pas là à trembloter de froid, tu vas attraper la mort ! Viens, je vais te préparer un bon petit grog. Qu’est ce que tu fais là ?
Il s’assit le regard vide au coin du poêle familial où crépitait un bon feu. Elle revint quelques minutes plus tard avec un breuvage brûlant de sa composition.
— Avec ça tu seras sec en une minute, tu vas voir.
— Tu sais quoi moema ? C’est toi qui avais raison. Les sous, plus on en a, plus on est malheureux. J’ai tout foiré ces dernières années. Je croyais que je pouvais m’offrir le bonheur, et regarde-moi, je n’y suis pas arrivé. Je suis encore pire qu’avant, je me suis enfoncé un peu plus profondément dans mon malheur.
— Bah ça est pas si grave, mon Pietje, t’as cru bien faire en faisant n’importe comment. T’as été un peu julleke, mais la vie elle sait, et elle s’arrange toujours pour faire comprendre aux têtes de mules comme toi d’ouske tu viens. Après t’es pas trop enquiquiné non plus, hein ? T’as rien de plus et rien de moins que ce qu’t’avais avant. Juste une histoire à raconter et des leçons à prendre. T’es fauché ? T’as plus tes voitures et ta bonamie t’a planté ? Et alors ? Tant pis pour elle. T’as perdu des choses qui valent na rien, qu’il y en a plein partout, mais qui font pas une vie. T’en auras d’aut’, t’inquiète pas.
Pierre sortit le petit chapelet d’argent de sa poche, et le contempla pensivement.
— C’est papa qui doit être déçu de moi, maintenant.
— T’es pas un peu zot, des fois ? Dis donc pas de carabistouilles, ton poepa qu’est au ciel, il est fier que t’es pas devenu une crapule, et moi aussi, parce que qui on est vraiment, c’est ça qui compte.
Tiens, tu sais que ce chapelet, il vient de Bolivie ? Dessus l’est écrit Señor de la Esperanza, et ça veut dire Seigneur de l’Espérance, je crois. Ton pèrke, son rêve ça était d’aller là-bas et de découvrir les origines du chapelet, mais moi … ça m’allait pas. Alors il l’a pas fait. Il l’avait échangé à des bolivianos qu’avaient venu ici à l’époque, contre une vielle statue en bronze d’Albert Un.
Ce soir-là, quand Pierre rentra dans la petite chambre d’hôtel qu’il habitait depuis le divorce, il se sentit soulagé. Il avait tout gagné et tout perdu, sans doute parce que ses croyances n’étaient pas les bonnes, ou parce qu’il s’y était mal pris. Mais au fond, sa mère avait raison. Ce n’était pas si grave. Il sentait en lui-même l’envie de changer de vie, d’effacer tout ce qu’il avait cru au cours des dernières années, et il savait que cela lui demandait de tout quitter. Fût-ce pour toujours, fût-ce momentanément, il était temps. Il était désorienté, mais le petit chapelet qu’il avait remis à son cou l’appelait ardemment à réaliser le rêve de son père : découvrir son origine. C’était un excellent moyen de mettre en œuvre sa décision.

Dimitri Demeure

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