Vert

Ce texte est un extrait d’un travail étalé sur toute l’année, travail toujours en cours d’ailleurs. Le texte ‘Vert’ est une des séquences d’un travail sur le thème de la place.

L’oliveraie. Ici, le terrain est plat, l’herbe courte, les arbres à égale distance, ou presque. Plus loin, le sol se plisse et s’en va en collines. Mais ici, non. Du calme, un silence à peine froissé par le bruissement d’un vent léger dans les feuilles des arbres séculaires. Du soleil, et l’ombre des branches jetée au sol, flaques de fraicheur. Le craquement du bois, infime, quand la chaleur s’exacerbe. Ici, l’horizon est vaste, par-delà l’étang, les bois, les vignes, par-delà les ruines de l’ancienne bergerie, les villages environnants, par-delà même les crêtes au loin, diluées. Là, la nature s’est affolée, par le passé, en un chaos que l’on devine. Grandiose, lointain, nimbé de brumes. Ici, tout est plein, rond, spacieux.
Tôt au matin, nous avons sorti les caisses et étalé les filets autour des troncs. Une fine rosée perlait encore sur le sol. Le temps est doux, plus tout à fait l’été, pas encore l’automne. Nous avons grimpé dans un olivier aux ramures lourdes de fruits. Et la cueillette a commencé.
La main en râteau, laisser passer le rameau entre les doigts, sentir le tranchant des feuilles, l’onctuosité des olives. Entendre leur chute en ricochet. Une pluie, irrégulière, que la main provoque. Avec gourmandise. Il y en a tant, chaque branchette, chaque ramille ploie sous leur poids. Où donner des yeux, où donner des doigts ? Celle-là, et puis celle-ci et celle-ci. Il faut se hisser ou se baisser pour les attraper, n’en laisser aucune attachée. Toutes doivent tomber en rafales, en gouttes isolées. Aucune ne doit rester. Les pieds cherchent le meilleur appui, l’écorce glisse ou râpe, le moindre creux, la plus infime aspérité permet l’illusion de la stabilité. Parfois le buste se penche jusqu’au point de déséquilibre, parfois il épouse une branche, fait corps avec elle, devient branche. L’arbre tangue d’être ainsi habité. Dans le ciel, quelques nuages sont apparus et leur fuite ajoute au vertige. Où est le haut, où est le bas, le nord ou le sud ? Se frayer un passage dans un tunnel de verdure, accepter que le visage, les bras se marbrent de griffures, s’émerveiller que, du suc des fruits, les mains se fassent toujours plus douces. L’arbre se défend de ce que nous lui prenons, nous remercie de la délivrance que nous lui offrons. C’est une lutte attentive et sereine.
Tu es là. De l’autre côté de l’arbre. Je vois tes godasses et le bas de ton jean, j’imagine ton pull. Trous, taches mouvantes. En fait, je te sens plus que je ne te vois. Tu es tout proche, absorbé par le feuillage tout comme je le suis. Chacun pris dans cette chair vivante, reliés l’un à l’autre par ses vibrations. Complices. Les heures passent, imperceptiblement, l’arbre semble inépuisable. Et après celui-ci, il y en aura un autre, et puis un autre encore. Nous le savons. Rien ne sert de se presser. Nous cueillons. A l’unisson. La respiration s’est faite ample. Pour toi aussi. Je le sais. Je sais tant de toi, de tes gestes et de ta peau, de ta voix et de tes silences, de ta présence. Ta présence, là, tout près de moi. Je n’ai pas besoin de regarder, de te chercher. Cette évidence de ta présence. De temps en temps, un mot affleure. Attention. De ce côté-là, c’est fini. Je redescends. Cette branche-là, il faudra la faire d’en-bas. Des mots de rien qui font écho. Et nous cueillons. En ces jours, matin après matin. Et si ce n’est cueillir, c’est marcher, dormir, manger, travailler, faire l’amour, rire, se quereller… côte à côte. Je sais tant de toi. Et je ne sais rien. De quel mystère, tu es fait, de quelle matière ? A toujours pétrir, à sans cesse explorer, je ne sais toujours rien, sable mouvant ou roc, je fourrage et me heurte, et tu me souris, de ton sourire tendre et franc. Petite fille qui s’épuise et ne se décourage.
L’arbre, peu à peu, se tarit et retrouve sa nudité alerte. Midi approche. Soudain, un je t’aime. Tu as dit je t’aime. Tu es face à moi. Tes yeux ont plongé dans les miens et j’ai vu je t’aime se dessiner sur tes lèvres. Cela fait trente ans que tu m’aimes, que tu me le dis, et pourtant, pourtant, à chaque fois, j’ai envie de me retourner, de chercher quelle est celle à qui s’adresse ton je t’aime. A chaque fois, je

Marianne De Wil

Recevoir notre Newsletter

Debout les mots !

ImagiMots !