Entre deux plats

Catherine n’en croit ni ses yeux, ni ses oreilles. Tom vient d’avouer qu’il a revendu les bijoux de famille volatilisés en mars. Elle a toujours couvé son petit dernier, malingre et mal foutu, alcoolique et joueur. Elle n’a jamais rien voulu savoir. En aimant contre vents et marées son vilain petit canard, elle a maintenu ses œillères. Elles l’empêchaient de voir ses tares. Elle allait jusqu’à se persuader qu’elle avait bien dépensé cinq cents euros au marché.

Là, elle reste muette. Démasquée en même temps que Tom jette le gant. Car, en pleines agapes familiales, l’incorrigible joueur, vient de cracher plus d’un morceau énumérant ses larcins, désinhibé par l’excellent Margaux que son père avait sorti pour l’occasion.

Lucie, la sœur de Tom, jubile. Elle l’a toujours su, l’a toujours dit. Personne n’a jamais voulu la croire, la taxant de jalouse, elle, l’aînée, si sérieuse et si responsable. Régulièrement, elle l’avait surpris au vestiaire, fouillant le sac des dames, les poches des manteaux. Et puis encore à la piscine, au musée. Le larcin était devenu pour son frère une seconde nature. Le jeu le tenait comme une maîtresse insatiable. Alors que, de façon générale, ils n’avaient jamais manqué de rien.
Et maintenant qu’il est là à larmoyer, le nez de son assiette, trahi par l’alcool, elle ne jubile pas, non. Elle souffle entre ses lèvres “moi, personne ne voulait me croire."

Hubert , le père, garde la tête haute, capitaine amiral d’une flotte à a dérive. Partisan d’une éducation à la dure, convaincu qu’une bonne guerre, après tout, çà remettrait bien des choses en place. Il n’avait jamais suivi Catherine dans sa posture de mère surprotectrice. Pour protéger qui ?
Cet avorton minable à la gueule de voyou ? Dégénéré, dégénéré, voilà où ça l’avait mené d’avoir épousé sa si jolie cousine...

Frank, le métayer, regagne son atelier. Vers la fin du repas, Madame avait ouvert la porte fenêtre donnant sur la terrasse. Et lui passait par là après avoir arrosé la serre. Quand il entendit la voix de Tom, il dressa l’oreille. Celui-là n’était-il pas occupé à énumérer ses larcins, piteux, ravalant sa morve entre les mot ?
Frank presse le pas, le rouge aux joues : Tom évoque le cabriolet volé à la côte l’été denier.
C’était lui qui l’avait aidé à le cacher au fond du parc. A deux, la nuit, ils sortaient filer sur les routes désertes. Car Frank qui aimait les garçons ne savait rien refuser à Tom. Petite gueule d’amour ou pas, il ne lui pardonnerait si, un jour, il l’entraînait dans sa chute.

Léo se promène sous la table à la fin du repas. Il adore ça, errer à quatre pattes entre les jambes des convives sur la moquette moëlleuse. Il écarte les mollets de sa grand-mère, gainés de soie
noire. Il se roule en boule sous sa chaise ; tapote une jambe qui demeure inerte ; repère une serviette tombée des genoux d’Hubert, escalade les bottillons cirés, ramasse l’étoffe et la fourre dans une main . L’aïeul caresse vaguement les boucles douces. Le petit garçon sent que le cœur n’y est pas et replonge dans les abysses. Plus loin, des chaussures à boucle tapent contre le pied d’une chaise. Il s’approche et reconnaît par-dessus les jeans de son oncle. Leo l’aime bien Tom, et beaucoup la jolie voiture qu’il lui a montrée l’autre jour. Mais Tom n’est pas d’humeur à jouer, il le sent trembler, l’entend sangloter. Léo sort sa tête de dessous la nappe et souffle : "pourquoi tu pleures Tonton ? On partira ensemble dans la voiture cachée, bientôt, tu l’as dit.”

Françoise Klein

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