Extrait de « A travers marguerite »

Nelle

Cela m’étonnera toujours. A chaque fin de séjour, c’est le même rituel qui se répète. Maman reste sur le quai, à agiter le bras jusqu’au moment du départ. Comme si j’étais un enfant qui part pour un long voyage. Or je ne suis plus une jeune fille et la distance qui va nous séparer n’est que d’une grosse heure de train. Mais peut-être que je me trompe. Pour maman, je suis sans doute restée sa petite Nelle et la ville vers laquelle je m’en retourne doit paraitre, vue de sa campagne, impressionnante dans son éloignement.
Lorsque je suis partie pour la première fois, il y a presque vingt ans maintenant, ils étaient tous là à me dire au revoir, papa et maman, ma sœur et son mari. Je ne m’en allais que pour quelques mois, aider ma cousine qui venait d’accoucher. Mais ce premier voyage hors de mon village, ce premier séjour en ville loin de ma famille avait pour moi le parfum d’une grande aventure.
Comme je me sentais curieuse et excitée. Au point que je n’ai pas trop regretté l’absence de Louis à ce moment-là. Louis qui n’avait pas osé venir de peur de susciter des commentaires. Pauvre Louis, qui a dû plus tard se sentir trahi et qui, aujourd’hui, aurait toutes les raisons d’être à nouveau déçu ou aigri.
Nous avons tous les deux été pris de court, il y a quelques jours, lorsque nous nous sommes retrouvés dans l’épicerie de Maman, entre le rayon des biscuits et celui des boîtes de conserve. Je terminais d’y ranger la dernière livraison de produits et, en me redressant, je suis tombée nez à nez sur lui. Il ne s’attendait certainement pas à me rencontrer là et j’ai été moi-même d’autant plus surprise que le magasin n’est quasiment fréquenté que par des femmes, les hommes s’occupant rarement des emplettes dans mon village.
« Tu es restée la même après toutes ces années », m’a-t-il gentiment dit. Je n’ai pas eu le courage de lui retourner le compliment, car j’ai trouvé que, lui, il avait fort changé. Il s’est vouté, même si ses mains calleuses et sa carrure lui donne toujours une allure puissante. Son visage s’est ridé, surtout autour des yeux qui sont restés pourtant tendres et attentifs. Le même sourire aussi, un peu timide, mais nimbé à présent d’une certaine amertume.
De surprise, nous n’avons su trop quoi nous dire. Je lui ai expliqué que j’étais revenue pour un court séjour chez mes parents et que j’en profitais pour aider Maman à tenir son magasin. Il m’a répondu qu’il était de retour au village, où il occupait à présent la maison de ses parents, décédés tous les deux. Une sorte de gêne nous a empêché d’aborder des questions plus personnelles, lui sur ma vie avec Fermi et moi sur son couple et ses enfants dont je connais l’existence par les nouvelles du village que Maman ou ma sœur ne manque pas de me communiquer à chacune de mes visites.
Cette fois non plus, cela n’a pas manqué. Maman, qui nous avait observés de loin, s’est empressée de me mette au courant, après le départ de Louis. « Il est revenu seul, car sa femme et lui ont divorcé et c’est elle qui a la garde de leurs trois enfants. Il supporte difficilement la solitude et il est malheureux. Tu devrais aller lui rendre visite ».
Chère maman, qui me fait un dernier signe de la main en regardant mon train qui s’éloigne de la gare. Tes propos sur Louis te résument bien. Par-delà ton goût pour les rumeurs du village, ils révèlent aussi ton attention aux problèmes des autres, ton désir de te rendre modestement utile, tout ce qui fait de ton magasin un lieu de confidence. Vu de loin, de ma grande ville, ta vie me semble souvent confinée. Il me faut revenir te rendre visite pour en découvrir presque par effraction la profondeur cachée. Je t’envie aussi d’avoir pu créer une famille avec des enfants et, grâce à ma sœur, des petits enfants. Tandis que moi…
La maison que Louis a héritée de ses parents se trouve au bout du village, un peu à l’écart. Je la connais bien pour m’y être souvent rendue lorsque j’étais jeune. Elle est bien plantée dans le paysage, entourée de son grand jardin serti d’une haie de noisetier, qui protège du vent tout en coupant la vue. Je lui trouve le charme des demeures en pierre du pays, de gros moellons de calcaire gris qui lui donne un air un peu sévère que vient égayer des volets blancs. Volets qui dont les écaillements de peinture font aujourd’hui ressortir un manque d’entretien.
Il a mis quelque temps à m’ouvrir. « J’étais dans le jardin, occupé à bêcher le potager. J’espérais ta venue. Entre ». Je m’y suis tout de suite retrouvé, car il n’a rien modifié à l’intérieur. La même armoire à l’entrée, qui sert de vestiaire. Au salon, le même divan et les mêmes fauteuils fatigués entourant une table basse en pin. Jusqu’aux rideaux. Les fleurs roses sur fonds jaunes sont toutefois décolorées, ce qui leur donne un air fané. Au mur, des tableaux de paysage aux tons un peu trop vifs m’ont rappelé que son père était un peintre du dimanche. A l’époque, ces peintures m’impressionnaient. Mais ma vie avec Fermi a changé mon regard et je les ai trouvées banales et froides.
Notre conversation s’est amorcée lentement. Nous avons parlé de notre présent, celui dont nous n’avions rien révélé au magasin, mais avec une sorte de gêne. Dans mon cas, je me l’explique par la peur de réveiller chez lui une blessure en parlant de Fermi qui prend un peu toute la place dans ma vie d’aujourd’hui. Pour lui, je crois que c’est la pudeur qui l’a empêché de s’appesantir sur son divorce récent. Le lieu aussi me bloquait. Il m’a semblé à la fois tellement connu, pour être resté inchangé après tant d’années, et impersonnel, ne révélant, dans son immuabilité, rien de ce qu’est désormais la vie de Louis.
Au vrai, c’est le passé qui tout à la fois nous freinait et nous attirait. « Viens faire un tour dehors », m’a finalement proposé Louis. Le jardin m’a paru beaucoup plus petit que dans mon souvenir. Louis m’a directement conduit vers le potager ; la présence d’une brouette, sur laquelle s’appuyait un râteau et une bêche, m’ont confirmé que je l’avais surpris en plein travail. Il m’a montré fièrement les rangées de salades, tomates et haricots. Si ce travail lui permettait manifestement d’extérioriser son énergie, je me suis demandé à quoi pouvaient lui servir tant de légumes, lui qui vivait seul. J’ai supposé qu’il devait en distribuer une bonne partie, mais à qui donc ?
L’émotion nous a enveloppés par surprise. L’atmosphère saturée de moiteur lourde et d’odeurs végétales est soudain venue condenser nos souvenirs. Nous avons eu, Louis et moi, la même pensée, au même moment. C’était tellement évident, ce rappel de cet après-midi où nous avions fait l’amour pour la première fois, dans la campagne. Comme cette fois-là, nous nous sommes unis dans le gazon, à même le sol.
Bercée par le train, je m’immerge dans les sentiments à la fois doux et amers que m’ont laissés ces retrouvailles avec Louis. Mon regard glisse sur les longues vagues du paysage. J’aime ces prairies et ces champs vallonnés qui n’ont ni la monotonie des plaines, ni les brusques aspérités des régions accidentées. Les quelques signes de présence humaine me disent tous de mon enfance. Un troupeau de vache conduit par un garçon, un tracteur crachotant tirant une charrette où a pris place la fermière, jusqu’à ces fleurs piquées sur la grille d’une petite chapelle à la croisée d’un chemin. De loin en loin, des bouquets d’arbres, d’où s’envole parfois une buse aux ailes lourdes, dérangée par le bruit des wagons.
C’est dans un pareil sous-bois, de ceux qui font comme un refuge aux promeneurs, que nous avions pris l’habitude de nous isoler. Les quelques fois où j’ai fait l’amour avec Louis, les semaines ayant précédé mon départ, nous nous sommes chaque fois enlacés en pleine nature. A la maison, chez l’un de nous deux, cela aurait été impossible.
Si je peux m’expliquer que nous nous soyons laissés surprendre, Louis et moi, il y a quelques jours, je ne comprends pas en revanche ce qui nous a poussé à recommencer, jusqu’à hier encore. Est-ce un désir désespéré de nous remémorer ce qui aurait pu être et qui ne sera plus, un flot de nostalgie chez moi, l’espoir douloureux d’un nouveau départ pour Louis ? Le sentiment profond que nous ne pourrions que nous faire souffrir ne nous a pas arrêtés. Etonnamment, c’est chaque fois au même endroit du jardin que nous avons refait l’amour. Je n’aurais pas pu dans la chambre de ses parents qu’il occupe à présent et qui doit être restée exactement comme dans le temps. Le souvenir de mes étreintes avec Louis restera à jamais lié à la caresse de l’herbe et au parfum de la terre.
Le paysage s’est mis imperceptiblement à changer. A la campagne, succède une banlieue et des rangées encore clairsemées de maisons qui annoncent notre entrée prochaine en ville. Je vais bientôt retrouver mon environnement de vie. Si mes racines sont au village, je ne pourrais plus y vivre. J’ai besoin désormais de la ville, de la présence de Fermi et des liens qui nous unissent par notre collaboration à l’atelier.
Je réalise soudain que, jusqu’ici, j’ai seulement pensé à la peine que j’allais causer à Louis, sans m’arrêter à celle que je pourrais faire à Fermi. Bien sûr, il n’est pas nécessaire que je lui dise. Même s’il n’en saura rien, moi je saurai. Depuis que nous sommes ensemble, j’avais toujours été fidèle à Fermi et, pour autant que je le sache, lui aussi l’a été. D’où vient que cette longue période de vie commune soit comme encadrée par deux épisodes où j’ai été cruelle. Avec chaque fois, les mêmes protagonistes dans des rôles différents. Comme je m’étonne d’avoir à l’époque si rapidement tourné la page de Louis, comment ai-je pu tellement oublier Fermi ces derniers jours ?

Fermi. Je repense à notre première rencontre, à peine quelques jours après mon arrivée en ville, lors d’un bal du quatorze juillet. J’étais dans une période de ma vie entre deux. Je restais bien encadrée par ma cousine, chez qui je logeais, et je profitais d’un début d’indépendance, étant libre de mon emploi du temps en dehors de mes heures de travail, sans avoir de compte à rendre sur mes occupations.
J’ai été un peu effarouchée quand Fermi m’a invitée à danser, mais flattée en même temps. Il m’en a tout de suite imposé par son âge - il avait une dizaine d’année de plus que moi – et surtout par son assurance, assortie toutefois d’une grande gentillesse. J’ai dû lui paraître bien naïve. Quand il m’a expliqué qu’il était peintre, j’ai spontanément pensé aux ouvriers qui passaient régulièrement au village pour badigeonner de blanc les murs des fermes. Ma méprise l’a fait sourire. Il m’a répondu que ce n’était pas son école de peinture et qu’il préférerait pouvoir peindre mon portrait. J’ai dû rougir de confusion. Qu’est-ce que Fermi pouvait bien trouver à une petite villageoise comme moi pour l’inviter à danser d’abord et lui proposer de faire son tableau ensuite ?
J’étais déjà subjuguée. Quand Fermi m’a proposé de nous revoir, j’ai tout de suite accepté. L’excitation des séances de pose à son atelier et la douceur de ses compliments sont assez vite venus à bout de mes résistances. J’ai réalisé que j’étais enceinte quelques semaines avant la date prévue pour mon retour à la maison.
Mes parents ont été atterrés, m’ont traitée de folle et ont fait d’amers reproches à ma cousine. Ils m’ont prédit le pire lorsque je leur aie annoncé que Fermi voulait vivre avec moi, mais sans se marier. « Cela ne durera pas, m’ont-ils assuré. Il va bientôt te laisser tomber. Tu ferais mieux de revenir maintenant au village pour éviter de souffrir, toi et ton enfant. Peut-être même que Louis te pardonnera et acceptera de vivre avec toi. Tu sais, c’est quelqu’un de généreux ».
J’ai tenu bon. Mes parents ont bien dû reconnaître aussi que leurs craintes ne se sont pas réalisées. Ils se sont depuis réconciliés avec Fermi, même si celui-ci ne vient presque jamais au village et me laisse y aller seule.
Quand à Louis, je m’étonne, en y repensant, de n’avoir éprouvé aucun remord. Après tout, je ne lui avais rien promis, me suis-je simplement dit alors, comme une brutale conclusion à une histoire du passé. Au moins cette inconscience pouvait s’expliquer par ma jeunesse. Tandis qu’aujourd’hui, qu’est ce qui m’a pris ? J’ai bien supplié Louis de m’oublier, de ne pas s’accrocher à ce qui avait été un beau moment, mais qui devait rester sans lendemain. Ai-je été assez claire à défaut d’avoir été délicate et délicate à défaut d’avoir été avisée ?
Le train entre en ville. J’aperçois des lieux qui me sont familiers, qui me rapprochent de mon quartier. De ma maison commune avec Fermi auprès de qui est ma vie, forgée par les épreuves que nous avons traversées ensemble. Ne pas avoir d’enfant. Passer au-delà des périodes de doute et d’angoisse de Fermi lorsqu’il se sentait bloqué dans son processus créatif.
Il y a aussi eu les difficultés et les tensions du quotidien, parmi lesquelles je range finalement mon irritation vis-à-vis du projet de Fermi de faire le tableau d’Angèle. Qu’est-ce que j’appréhende au fond ? Qu’il me fasse une infidélité ou, plus subtilement, qu’il ne me trouve plus aussi attirante qu’avant et me le fasse sentir en choisissant Angèle plutôt que moi pour se remettre au portrait de femmes ?
Après ce qui vient de se passer ces derniers jours, je ne suis plus très bien mise pour faire une scène de jalousie à Fermi. Je ne le suis pas non plus pour donner des leçons à Julien, comme je l’ai fait si stupidement l’autre jour au musée. Après tout, cette différence d’âge entre lui et Angèle qui m’a tant choquée et qui m’a fait prêter à Julien de mauvaises intentions, cette fameuse différence d’âge n’est-elle pas moindre que celle qui nous sépare, Fermi et moi ? Allons, il me faut cesser de gâcher mon bonheur et, en même temps, de vouloir empêcher celui des autres.

Thierry Timmermans

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