La croisière

Une fois encore, installée dans son fauteuil préféré après une dure journée à l’hôpital, Marie-Hélène parcourait la brochure des Croisières Neptune. Sur les photos, le bleu de l’océan s’offrait à perte de vue, troublé seulement par la lame blanche que laissait le paquebot derrière lui. Des plaisanciers enveloppés dans d’épais peignoirs blancs admiraient le coucher du soleil sur des transats. A la page suivante, entre deux parois rocheuses, on devinait les colonnes roses de Petra.
Marie-Hélène referma la brochure et la pressa un instant contre son cœur. Elle sourit pour elle-même, car l’année prochaine serait la bonne : elle aurait enfin économisé assez pour s’offrir ce voyage dont elle rêvait depuis toujours. Et sur ses revenus d’infirmière et de mère célibataire, ça n’avait pas été facile. Mais elle tirait chaque jour un peu de bonheur de l’ajout de quelques euros dans la boîte à biscuits au motif maritime qui lui servait de cagnotte.
Dans l’embrasure de la porte, son fils Michaël apparu. Il donna deux petits coups de phalanges au chambranle et s’y appuya. Marie-Hélène contempla son fils avec plaisir. Adulte désormais, il était resté petit, mais il avait beaucoup de charme, un large sourire franc, et les filles l’adoraient. C’était un bon fils ; peut-être même s’inquiétait-il un peu trop d’elle. Quand son père les avait quittés, il lui avait été d’un grand réconfort...
Les yeux baissés, il frotta son front de ses doigts. Ce n’était pas bon signe.
— Qu’est-ce qu’il y a ?
Michaël hésita un instant.
— Samantha a appelé. Elle va venir aujourd’hui.
Marie-Hélène tint instinctivement cette pensée en suspens en elle, par peur des émotions qui surgiraient. Sa fille adoptive, accueillie avec un bonheur fou et tout l’amour qu’elle n’avait pu donner aux bébés qu’elle avait perdus, s’était avérée une enfant distante, une adolescente colérique et une toute jeune femme instable. Marie-Hélène avait du faire le deuil de la tendre fillette qu’elle s’était imaginée en attendant son arrivée : Samantha avait rejeté les adorables petites robes au profit des vieux vêtements de son frère et refusait les cours de danse classique qu’elle jugeait « débiles ». Elle échappait aux étreintes, et effaçait les baisers reçus d’un revers de main rageur. L’adolescence n’avait pas amené la complicité qu’elle avait espérée. Elle n’entendit jamais parler de ses amoureux et ignorait qui lui avait appris à se maquiller.
Elle gardait espoir qu’avec l’âge, sa fille s‘adoucirait et se laisserait approcher, mais chaque visite la laissait déçue. Aux dernières nouvelles elle s’était trouvé un boulot de serveuse et un énième amant peu recommandable.
Marie-Hélène se leva d’un bon :
— Eh bah j’ai des courses à faire, alors hein ! On va se préparer un bon dîner, tu veux ? Qu’elle soit de bonne humeur, au moins.

Xxx

Elle s’était activée, aux courses de dernière minute, à quelques rangements, à la préparation du repas. Maintenant que tout était prêt et qu’il ne restait qu’à attendre, la nervosité la gagnait. Samantha n’était pas du genre à faire des visites de courtoisie. Elle avait sûrement quelque chose d’important à annoncer… Sous le coup d’une idée folle, son cœur enfla. Et si elle était enceinte ? Bien sûr les circonstances n’étaient pas idéales, mais elle adorerait être grand-mère ! Et les bébés, ça la connaissait, elle pourrait l’aider ! Elle était presqu’exaltée quand on sonna à la porte d’entrée. Elle s’élança dans le couloir, les bras en avant, et ses mains, gauches de tremblement, peinèrent avec les verrous.
— Bonjour, Marie-Hélène.
Sans le vouloir, elle grimaça, blessée par le refus obstiné de Samantha de l’appeler « Maman ».
— Ma chérie !, dit-elle en embrassant sa fille qui se raidit.
Elle se cogna aux pommettes saillantes de sa fille qui avait maigri. Elle portait ses cheveux bruns très courts, ce qui ajoutait à la dureté de son visage. Avec sa peau mate, elle avait toujours contrasté avec le reste de la famille. Marie-Hélène jeta à la dérobée un regard vers son ventre. Rien de concluant…
— Ca a été la route, pas trop dur ?
— C’est long en fait. Ca va si je reste dormir ?
Marie-Hélène sourit largement :
— Evidemment, ma chérie ! J’ai déjà préparé ta chambre. Et j’ai fait ton plat préféré : des pâtes à la putanesca !
Pendant le dîner elle était restée tendue, attendant que Samantha s’ouvre à eux sur la raison de sa venue. Au dessert, elle n’y tint plus :
— Et sinon, dans ta vie, tout va bien ? La santé, ça va ? Avec ton amoureux, euh…
— Flavio.
— Oui, Flavio, c’est ça… Vous vous entendez bien ?
— Ouais, ça marche bien. Je voulais vous dire un truc d’ailleurs…
Marie-Hélène, les mains jointes sur la table contre sa poitrine inclina la tête et ouvrit plus grands les yeux.
— Flavio a un plan pour qu’on aille bosser dans un resto sur la côte.
— A Ostende ? demanda Marie-Hélène en cachant sa déception comme elle pouvait.
— Non, à Naples, en Italie.
Michaël regarda sa sœur par en-dessous, muet, sidéré, puis très vite, inquiet, il coula un regard vers sa mère qui s’était rejetée en arrière sur sa chaise, une main sur le cœur.
— Tu pars ! s’écria-t-elle.
— Oh, commence pas…
— Et vous partiriez quand ?
— Demain.
— Et… Et tu nous dis ça maintenant ? Sans nous laisser le temps de...
— Oh sois pas chiante, merde, je savais que tu serais comme ça. Pourquoi tu crois que j’t’ai rien dit avant ?
Michaël sentit qu’il devait intervenir :
— Ecoute, je suis sûr que Maman est contente pour toi, elle a juste besoin de temps pour s’habituer à l’idée… Hein, Maman ?
Il prit la main de sa mère qui désormais reniflait sans retenue.
La fin du dîner fut morose. Marie-Hélène resta muette pendant que Michaël faisait son possible pour meubler la conversation. Elle débarrassa mécaniquement la table, servit des tisanes que personne n’avait réclamées puis murmura en s’éloignant : « Je vais me coucher mes petits, à demain. »

Xxx

Au réveil elle se dit que Michaël avait raison, qu’elle devrait être contente pour sa fille. Et puis c’était un peu normal qu’elle ait envie d’aller là-bas, elle y était née, après tout... C’est naturel de vouloir connaître ses origines. Elle se reprocha son égoïsme et se promit de faire meilleure figure au petit déjeuner.
Elle mit les bols sur la table et fit le café au son de la radio, s’exhortant à chantonner. Elle était convaincue que, dans la vie, il suffisait de sourire pour commencer à aller mieux. Le corps d’abord, la tête après.
Michaël, en caleçon et la tignasse encore ébouriffée vint l’embrasser.
— Assied-toi, Maman, je te sers.
— Non, non, installez-vous mes chéris, je veux m’occuper de vous.
— Maman, le prend pas mal, mais… elle est déjà repartie…
Marie-Hélène posa lentement la cafetière qu’elle avait en main, pris appui sur la table du bout des doigts et se laissa tomber sur une chaise.
— C’est ma faute, dit-elle, j’ai été trop dure avec elle…
— Je crois pas, Maman, tu sais comment elle est… Les au revoir, c’est pas son truc.
— Tu as raison, dit-elle en souriant tristement. Mange, mon chéri, et bois ton café, il va être froid.
Comme chaque fois qu’elle était triste ou que la journée avait été particulièrement lourde à l’hôpital, elle alla s’installer au salon pour admirer la brochure des croisières Neptune et se consoler. Et dans le vaisselier elle trouva une note sur la boîte à biscuit, griffonnée sur une page arrachée à la brochure : « J’en ai plus besoin que toi ».
Glacée et incrédule, elle ouvrit la boîte et la trouva totalement vide.

Xxx

Elle pleura pendant une semaine et se fit même porter pâle à l’hôpital, incapable de faire face.
Au matin du huitième jour, alors que ses rêves de la nuit l’avait transportée sur le pont supérieur d’un paquebot qui croisait en méditerranée, qu’elle avait senti le vent dans ses cheveux, et la folle excitation du grand large, Marie-Hélène se leva, enfila ses chaussons, alla chercher son porte-monnaie, et retrouva le petit bonheur simple d’ajouter quelques euros dans la boîte à biscuits au motif maritime.

Karine Gaspar

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