La bonne étoile

— Bonjour madame, une petite pièce, s’il vous plait ?
— Euh, oui, je vais voir ce que j’ai.

Elle fouille frénétiquement dans son immense sac, à la recherche de son portefeuille.
Elle est touchante avec ses vêtements mal ajustés et ses cheveux châtains en pagaille. Ses yeux rieurs lui donnent un charme qui compense sa bouche aux dents trop nombreuses.
— Je viens de dépenser ma dernière monnaie chez le libraire. Mais j’ai autre chose.
Ariane hésite entre lui donner le billet de loterie ou le ticket à gratter. 1 million ou 2000 euros par mois à vie…
Elle regarde pour la première fois cet homme assis- là tous les jours sur le chemin de la rédaction. Il doit avoir la trentaine, comme elle. Il est assez beau malgré son regard un peu absent. A première vue, il ne ressemble pas à un sans abri. Seuls le col élimé de sa chemise de bonne facture et le bord noirci des manches de sa veste trahissent sa triste situation.
Elle a choisi avec soin les numéros du billet. Elle tend donc le ticket.
— C’est original, ça ! Merci !
— Je vous en prie. Bonne journée et surtout bonne chance ! Qui sait, ce ticket va peut-être changer votre vie !

En tournant le coin de la rue, Ariane se dit, comme souvent, qu’elle a sans doute été maladroite. Cet homme n’a peut-être pas envie de changer de vie, comme les héros des livres qu’elle dévore.
Elle hâte le pas pour arriver à temps chez le coiffeur. Elle aimerait être à son avantage pour son rendez-vous. Son amie Marie a décrit ce Gérard comme un homme stable, drôle et élégant.

Gabriel grelotte sur le sol glacé en cette après-midi de novembre. Depuis 3 ans, c’est la période la plus difficile de l’année. A chaque fois, il faut que son corps robuste se réadapte à la rudesse de l’hiver. Avant, il pouvait encore se réfugier chez ses parents quand il avait trop froid. Mais son père avait dit : ‘Si tu ne veux pas travailler, il faut en assumer les conséquences !’ La vérité, c’est qu’il s’est laissé glisser et ne sait plus à quoi se raccrocher. Il fait la manche en espérant un déclic.

En attendant le shampoing, Ariane ouvre son magazine directement à la page de l’horoscope : ‘Balance : La présence d’Uranus dans votre ciel vous permet de concrétiser vos aspirations des derniers mois’. C’est bon signe ! Cette fois, ça va marcher. Ce soir, elle va tomber amoureuse.
Elle feuillette alors les pages en s’imaginant bientôt à balader ses enfants comme ces stars dont elle suit la vie avidement.

A 17h, Gabriel n’a pas grand-chose dans sa casquette ; à peine de quoi payer le logement et une douche chaude. Il sort alors le ticket de sa poche et le gratte. Trois soleils= 10 euros ! Ses yeux s’éclairent. Il va pouvoir prendre un repas chaud dans un vrai restaurant avant sa nuit au refuge. Comme avant.

Ariane rentre dans la brasserie. Au fond, un petit au crane dégarni secoue une main vers elle. Elle comprend pourquoi Marie parlait plus de sa situation professionnelle que de son physique. Elle s’avance en se demandant si elle n’est pas trop apprêtée pour l’endroit.

A la librairie, Gabriel échange son ticket gagnant. Il hésite à en reprendre un. Il se met à rêver à plusieurs jours de répit sans compter la monnaie. Mais il ne faut pas forcer la chance ; il préfère le cash.

La conversation tourne autour de la météo et de la crise économique. C’est vrai qu’il est drôle mais plutôt à son insu. Qu’est ce qui lui a pris d’accepter ce rendez-vous ? C’est la dernière fois qu’on l’y prend.

En entrant dans le restaurant, Gabriel reconnait la femme qui lui a offert le billet. Il hésite à aller lui signaler qu’il a gagné. Mais elle est accompagnée et il n’ose pas la déranger.
Il s’assied à la table commune, près du bar. Il a envie de parler.

A côté de lui, une demoiselle mange seule. Il croise son regard et son ventre se retourne d’un coup. Elle lui sourit. Il ne peut s’empêcher d’en faire autant. Il se surprend à lui dire qu’elle est charmante. Elle rougit. Ils s’essaient à parler et la conversation s’enchaine comme s’ils se connaissaient depuis toujours. Gabriel sent un réconfort l’envahir. Autour d’eux, le monde disparait.

En payant la moitié de la note pour éviter toute équivoque, Ariane aperçoit le sans-abri à qui elle a donné le ticket cet après-midi. Il parle à une jeune fille et leurs regards pétillent. Comme elle les envie !

Le chat vient se frotter à ses jambes lorsqu’elle passe la porte de l’appartement. Elle se sert un thé. Avec ironie, elle se dit qu’elle correspond tout à fait au cliché de la vieille célibataire avec son fidèle compagnon.
Elle allume la télé. En enlevant ses chaussures, elle entend la présentatrice : ‘15, 24, 12, elle s’assied confuse…, 16, 03, elle retient son souffle… et l’étoile gagnante est le numéro 01’. Les murs commencent à tourner, elle ne sait plus où elle est.

Elisabeth Noël

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