Racines

La foire du livre vient à peine d’ouvrir ses portes qu’Adèle s’y précipite. Elle a lu que le photographe Sébastien Rocher serait présent. Elle tient beaucoup à rencontrer ce photographe dont les photos l’ont tellement fait rêver.
Adèle Dupont a fêté ses 64 ans un mois plus tôt. A cette occasion, lors d’un drink au bureau, ses collègues lui ont offert le magnifique livre « Racines » du photographe Sébastien Rocher. Depuis le décès de son Marcel, qui avait eu la ma malchance il y a cinq ans de déraper, avec sa moto, sur une mauvaise petite route du Brabant, Adèle sort peu. Elle se consacre à son boulot de secrétaire de direction et ramène souvent du travail à la maison. Dans un an, elle sera à la retraite et depuis quelques mois déjà, elle y aspire. Elle rêve de voyages, de découvrir le monde, de pratiquer enfin son hobby, la photographie. Le livre qu’elle a reçu et qui vient de paraître regroupe plusieurs centaines de photos en noir et blanc, prises en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud. Une invitation au voyage, hors des sentiers battus. Non, a-t-elle pensé en parcourant le livre, je ne serai pas une paisible mamy gâteau qui se laissera envahir par les petits enfants. Je partirai… je ferai des photos.
Un mois plus tôt, Sébastien Rocher était en Colombie. Il avait posé son Nikon sur le tabouret qui lui servait de table de nuit dans la chambre du petit hôtel de San-Agustin, dans le Sud du pays. Il pleuvait depuis une semaine, depuis son arrivée, sans interruption, ce qui rendait les routes vers les sites archéologiques impraticables. Une semaine qu’il tournait en rond dans cette petite ville de province, attendant des cieux plus clément pour pouvoir photographier les fameuses statues millénaires dont il avait appris l’existence par un chercheur travaillant au Musée de l’Or à Bogota. Son dernier livre, qui reprend les meilleurs photos de ses dix dernières années de reportage, allait sortir dans quelques jours : 200 pages et une sélection de 350 photographies après dix années de voyages, 100.000 kilomètres, 3000 jours sur les routes, dans des avions, à l’hôtel, parfois sous tente ou à la belle étoile et plus de 20.000 clichés. Sébastien était couché sur le lit et comptait les mouches sur le plafond, avant de fermer les yeux. Cela faisait plus de trois mois qu’il n’avait pas revu sa femme et son fils, qui devait avoir maintenant 12 ans, son fils qu’il n’avait pas vu grandir.
Il est bien là, assis à une table sur laquelle sont présentés des dizaines d’exemplaires de son livre « Racines ». Pour l’instant, peu de monde encore. Angèle est surprise par l’air triste du photographe. Il a l’air fatigué et signe, avec un sourire qui a l’air de circonstance, une dédicace sur la première page d’un livre que lui tend une jeune dame. Adèle approche, tenant serré sans son sac l’exemplaire que lui ont offert ses collègues.
— Bonjour, j’ai reçu votre livre de mes collègues, un cadeau pour mon anniversaire. Il est magnifique. Vous devez faire des voyages passionnants, rencontrer des tas de gens intéressants…
Sébastien s’apprête à formuler les phrases habituelles de remerciement tant répétées lors de ses séances de dédicaces, mais face au visage avenant, souriant et sincère d’Adèle, les mots convenus ne viennent pas.
— J’aime votre démarche photographique, poursuit Adèle, votre quête des racines de l’homme, auprès de gens simples, de peuplades primitives. L’année prochaine, je serai retraitée, et je partirai pour l’Afrique, pour un long voyage, pour enfin pouvoir faire des photos… votre livre m’a convaincu.

Sébastien accepte le livre tendu par Adèle, l’ouvre à la première page, approche son stylo, suspend son geste.
— Quelle est votre prénom ? demande Sébastien.
— Adèle Dupont.
La plume reste suspendue, hésitante, avant de s’éloigner, de retourner à l’abri du capuchon, gardant la dédicace banale qu’elle allait écrire.
— Vous savez, Adèle, reprend Sébastien, voilà plus de dix ans que je parcours le monde, avec mon appareil photo. La semaine passée j’étais encore dans le Sud de la Colombie. Il pleuvait, j’étais bloqué à l’hôtel, et en repensant à ce titre « Racines », et j’ai réalisé combien je m’étais détaché de mes vraies racines, pendant toutes ces années. Ma famille, ma femme, et surtout mon fils que je n’ai pas vu grandir. J’envie tous ceux qui chaque soir rentrent chez eux, retrouvent leur famille, voient grandir leurs enfants…

Sébastien a besoin de parler, Adèle de l’écouter. Il y a peu de monde ce matin et ils se retrouvent devant un café à la cafeteria de la foire. Attablés l’un à côté de l’autre, ils parcourent le livre. Sébastien raconte les photos. Il parle des trois moments décisifs, celui où on décide de déclencher, celui où on sélectionne, parmi des centaines de photos, celle qui sera exposée ou imprimée, et enfin celui où on édite la photo, où on décide du cadrage, on règle les paramètres d’impression. Puis Sébastien en revient au titre du livre.
— Dans cette chambre d’hôtel, J’ai eu l’impression qu’à force de chercher des racines, j’en avais oublié les miennes. C’est là que j’ai pris la décision d’accepter ce boulot de photographe dans un studio de Bruxelles. Je publierai certainement encore un livre, avec mes photos les plus récentes, et puis le ferai autre chose, ici, en Belgique. A la recherche de mes vraies racines, auprès des miens…

Adèle relira souvent les quelques mots que Sébastien a finalement écrits sur la première page du livre :

Adèle, quoi que tu fasses, où que tu ailles, n’oublie pas tes vraies racines.
Avec toute mon affection,
Sébastien
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Robert De Tiége

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