Le concierge de la rue du paradis

La lettre tremble dans les mains de Victor.
Il frotte ses yeux bleu pâle et relit, tout haut, pour être bien certain qu’il a compris.

« Monsieur Victor Laporte,
Par la présente, nous vous informons que nous avons reçu de nombreuses plaintes vous concernant. Non pas au sujet de votre travail qui reste satisfaisant mais au-sujet de vos fréquentations.
Depuis votre accident, la présence et l’aide de Madame Aïcha ne sont pas remises en cause.
Les locataires déplorent cependant des visites d’autres étrangers, femmes voilées et hommes basanés dans la conciergerie. Nous supposons que ces personnes sont des membres de la famille d’Aïcha. De plus, ils ne parlent même pas le français mais une langue incompréhensible : de l’arabe, sans doute.
La musique et les odeurs particulières des plats orientaux se répandent dans l’immeuble. Vous êtes depuis 33 ans le concierge de ce bâtiment cossu et respectable dans une rue agréable d’un quartier aisé. Nous avons toujours été ravis de votre travail mais nous ne désirons pas que notre immeuble devienne un souk.
Nous sommes donc au regret de vous envoyer cette lettre d’avertissement. Nous comptons sur vous pour rendre à notre immeuble sa quiétude et sa respectabilité notoires, le plus rapidement possible.
Signé : le syndicat des propriétaires. »

Victor est atterré. Heureusement que Marie n’est plus de ce monde. Quelle honte cette lettre. Sa femme doit être furibonde, là où elle est, depuis 3 ans. Mais, c’est de sa faute aussi : si elle n’était pas morte dans son sommeil, rien de tout cela ne serait arrivé. Il soupire, regarde la lettre et se souvient du jour où sa vie de veuf inconsolable a pris un nouveau tournant. Il y a un an déjà.

Le réveil sonne, 6h00.
Il sursaute, comme tous les matins, depuis 32 ans, à la même heure.
Il ne bondit plus hors du lit comme avant. Il s’étire d’abord, se persuade qu’il doit se lever, qu’une nouvelle belle journée l’attend. « Allez, Victor, debout. Sois bien content : à 60 ans, tu as du travail, un toit sur la tête. D’accord, tu n’as plus Marie mais il faut que tu l’acceptes. Lève-toi ». Tous les matins, il se sent vieux, triste et seul.
Concierge dans cet immeuble de 4 étages de la Rue du Paradis, il est fier d’être encore là, fidèle au poste. Il jette un coup d’œil à la photo de Marie. Belle, jeune, les cheveux blonds noués en un chignon strict, les yeux bleus un peu plissés par la lumière, elle se tient bien droite et sérieuse devant la porte cochère de la cour de l’immeuble. Marie, une maîtresse-femme.
Ils ont été heureux ici. Sans enfant mais heureux. Un amour tranquille. Ils vivaient à travers les joies et les peines des autres ; ils voyaient grandir les enfants des autres et versaient des larmes sincères quand de gentils locataires déménageaient. Les murs de la conciergerie ont entendu tant d’histoires.
Mais depuis la mort de Marie, tout lui semble pénible.

Victor se lève, enfin ; se lave comme un chat, s’habille avec lenteur à cause de son épaule qui lui fait de plus en plus mal, la droite évidemment, coiffe sa chevelure grise encore abondante et rebelle et sourit dans le miroir.
Ses yeux s’éclaircissent.
« Courage, Victor - murmure-t-il- Tout ira mieux après une bonne tasse de café. »
Son esprit s’active peu à peu et organise le début de sa journée : d’abord les poubelles, puis le facteur et la distribution des journaux.
Il distingue, dans les premiers bruits familiers de l’aube, le grondement sourd d’un moteur.
« Le camion arrive ! Allez Victor, vite »
L’air froid et humide de ce matin de février achève de le réveiller. Il fait encore noir. Les poubelles montées sur roues, hautes, vertes, grandes, l’attendent. Il entend le mugissement du camion benne qui grimpe la rue. Il rassemble ses forces, pèse de tout son poids sur la première poubelle. Elle roule sur le trottoir gelé et lui échappe des mains. Victor, dans son élan, glisse, trébuche dans le caniveau et s’étale sur les gros pavés de la rue.
Il panique. Il essaie de se relever mais n’arrive pas à s’appuyer sur son bras droit. Le camion approche, il sent déjà l’odeur désagréable du diesel. Le chauffeur va-t-il le voir, ou un des éboueurs ? Il ne va quand même pas finir sa vie là, par terre, écrasé comme un chien ?
Il entend la porte de l’immeuble qui s’ouvre et se ferme. L’espoir revient, il agite tant bien que mal son bras gauche encore valide. Une silhouette se hâte, engoncée dans un grand manteau, bonnet enfoncé sur la tête et les oreilles. Pas de réaction.
« A l’aide, à l’aide. Sauvez-moi. »
Crissements de freins, gémissements d’un moteur qui halète et se tait.
Cris, ombres fluorescentes.
Quelqu’un se penche sur lui.
— Monsieur, Monsieur, ça va ? Vous avez mal ? Je vais vous aider. Je m’appelle Hamed. Je suis le conducteur du camion. Allah est grand, Allah nous protège. J’ai freiné à temps !
Hébété, Victor se laisse aller et pleure dans les bras de son sauveur.
— Merci, Hamed, j’ai eu si peur.
— Mais je vous reconnais, vous êtes le gentil concierge. Je vais vous amener à la clinique.
— Non, gémit Victor. Je préfère rester chez moi. Avertissez le Docteur du deuxième étage et ce sera parfait. Et puis, j’ai mon travail : les poubelles, les journaux, l’entretien des étages… Je n’ai pas le droit d’être malade. Les gens comptent sur moi.
— Du calme, mon frère. Apprenez que personne n’est indispensable sur cette terre. Vous devez vous reposer.
Grand et costaud, il emporte Victor dans ses bras et l’allonge dans le canapé de la loge.
— J’ai réfléchi ; je ne peux laisser seul l’homme que j’ai failli tuer. Je vais demander à ma cousine Aïcha de venir vous aider quelques jours. Elle est veuve et habite chez moi.

Dehors, c’est l’effervescence et un tintamarre de klaxons agresse les oreilles d’Hamed. Les conducteurs bloqués dans la rue étroite, impatients et nerveux, viennent aux nouvelles et invectivent les éboueurs. Hamed se met au volant et dégage. Tant pis pour les poubelles de la Rue du Paradis.
Le calme est revenu. Victor se détend petit à petit et somnole.
Un grattement à la porte vitrée de la loge le sort de son demi- sommeil : une femme, la cinquantaine, se glisse dans l’entrebâillement. Habillée d’une tunique ample et noire, les cheveux cachés sous un voile noir, elle se présente.
— Je m’appelle Aïcha. Je suis la cousine d’Hamed. Puis-je entrer ?
Victor est tout de suite charmé par la profondeur des grands yeux bruns presque noirs, rassuré par le sourire timide et discret, la voix réconfortante, le visage beau et serein de l’inconnue.
— Je vous en prie, Madame.
« Ouf, elle parle français » se dit-il et sombre enfin dans le sommeil.
Une voix apaisante et une main douce le réveillent.
— Monsieur Victor, le Docteur est là.
— Désolé de venir si tard, s’excuse le médecin. Les journées sont chargées, surtout en cette saison. Alors, racontez- moi tout.
Le Docteur écoute, tout en examinant le pauvre Victor.
— Rien de cassé, quelques contusions. Quand vous irez mieux il faudra faire une radio de votre épaule. Vous avez une petite mine. Il vous faut du repos. Laissez donc cette charmante dame vous dorloter- dit-il, tout en lui faisant un clin d’œil enjoué. Faites travailler les autres, cela vous changera.
Je vais avertir le Syndicat des propriétaires de la présence de Madame. Comment déjà ?
— Aïcha, répond Victor et il répète Aïcha, Aïcha. C’est beau, non ?

Les jours passent. Hamed vient tous les soirs. Il pose des questions à Aïcha, s’inquiète du bien-être de Victor et ramène sa cousine à la maison.
Victor ne se réveille plus en sursaut à 6h00. Des effluves odorants lui chatouillent le nez. Qui dit kawa, dit douce Aïcha.
Discrète, pleine de respect, efficace, courageuse, travailleuse, il ne compte plus les qualificatifs qui envahissent son esprit quand il pense à elle. A peine a-t-elle refermé la porte, le soir, qu’elle lui manque déjà. Quand elle est là, il est bien. Petit à petit, cette inconnue lui est devenue nécessaire comme l’air qu’il respire. Bientôt, il ne pourra plus s’en passer, il en est conscient.
Les quelques jours deviennent des semaines et des mois. Personne ne dit rien.

Le Docteur vient de temps en temps examiner Victor.
— Il me semble que vous rajeunissez de jour en jour, Victor. Aïcha est un vrai médicament ambulant. Et un cordon bleu quand je vois votre bonne mine, vous avez l’air d’un vrai coq en pâte. Hum ! Cela sent bon chez vous.
Gourmand, il soulève le couvercle pointu d’un plat en terre où mijote une sorte de ragoût.
— Une spécialité d’Aïcha ? Décidément, c’est une perle. Attention, ne la laissez pas partir trop tôt.
Victor hoche la tête, pensif. Il sait qu’il ne pourrait plus vivre sans Aïcha.
Avec elle, il apprend un autre monde. Quand elle fait la cuisine, son appartement embaume. Ses papilles se réveillent et s’enivrent avec les plats savoureux, tajines, couscous, saupoudrés d’herbes et d’épices inconnues. Le miel coule dans sa gorge, sucré et doux quand il dévore les pâtisseries. La préparation du thé à la menthe n’a plus de secrets pour lui.
Le goût des amandes, de la cannelle, le parfum des fleurs d’oranger, il les fait siennes. Après le travail, ils partagent le repas. Petit à petit, Aïcha se transforme : elle se sent de plus en plus à l’aise avec Victor, ses habitudes et son mode de vie. Parfois un rire profond et sensuel sort de sa gorge et trouble Victor. Elle lui apprend son pays et ses coutumes. Ils se comprennent de mieux en mieux. Complices, ils ont créé leur langage : mélange de mots arabes et français. Ils s’échangent des regards doux et longs, leurs doigts se rencontrent, leurs corps se frôlent. Bientôt, ils ne seront plus qu’un.
Par une chaude journée d’été, Victor surprend Aïcha, le voile enlevé et habillée d’un ensemble plus léger. Ses cheveux noirs, brillants, très longs, lui arrivent dans le creux du dos ; ses vêtements révèlent pour une fois ses formes pleines et généreuses. Elle se retourne et se précipite sur son voile. « Fermez les yeux, Victor ! Seul un mari peut me voir ainsi ».
Victor se détourne. Il n’en peut plus. Il aime Aïcha comme il n’a jamais aimé Marie.
Il a envie de la prendre dans ses bras et de lui parler d’amour, de mariage. Il n’ose pas. N’est-il pas plus âgé, pas très beau ni costaud ? Et puis, il n’est pas arabe.
Aïcha, elle, est belle ; Aïcha est un don du ciel. Aïcha est arabe.

Parfois, Hamed et sa famille débarquent. Les femmes préparent le repas et c’est la fête. La musique envahit la conciergerie, les épices et le Raï réchauffent les sens. Les femmes lancent des you-you joyeux.
Victor n’a jamais été aussi heureux.

Après une année de rêve, Victor se retrouve plongé dans la réalité, la lettre à la main.
Il est déçu. Pourquoi les habitants ne sont-ils pas venus lui parler ? Sourires en face, couteau dans le dos. Tous des lâches, même le Docteur ?
Il n’est plus le Victor d’avant. Il a trouvé le bonheur et personne ne lui enlèvera ce qu’il vient de créer, un monde à lui avec Aïcha, un monde différent. Le lendemain, il décide de montrer la lettre à Hamed.
Hamed a l’habitude de ce genre de propos. Il console son nouvel ami. Victor se lance à l’eau.
— Hamed, j’ai besoin de tes conseils. Je ne sais comment faire. Je suis seul, je n’ai pas de famille.
J’aime Aïcha. Avec elle, je sais que je peux encore construire une vie, même loin d’ici, dans son pays, si elle le désire. Je suis veuf, elle aussi. Crois-tu qu’elle voudra de moi ? Un étranger.
Un large sourire éclaire le visage d’ Hamed.
- Enfin, tu te décides. Aïcha attend cet instant depuis bien longtemps !
Sois le bienvenu dans notre famille, Victor, mon frère. Tu as transformé notre Aïcha. Avec toi, un étranger, elle a retrouvé le bonheur.
Hamed éclate d’un rire joyeux.

Victor écrit au Syndic qu’Aïcha ne viendra plus et qu’il est conscient du tort qu’il a fait à l’immeuble. Les propriétaires, les locataires sont à nouveau charmants, tout le monde est content et aime Victor. Les langues se délient. On le félicite d’avoir jeté tous ces étrangers dehors.
Un mois plus tard, les poubelles ne sont pas sur le trottoir lorsque le camion arrive. Où est Victor ? Le Docteur s’inquiète et cherche le concierge. Sur la porte vitrée, il trouve une lettre de démission. Le camion poubelle n’a pas le temps d’attendre et démarre.
La semaine suivante, le camion poubelle oublie de passer Rue du Paradis.
Après deux semaines, les détritus jonchent le sol et une odeur déplaisante s’insinue dans l’immeuble. Les habitants de ce bâtiment cossu et respectable dans une rue agréable d’un quartier aisé, suffoquent sous la puanteur mais refusent de se salir les mains.
La troisième semaine, le camion tombe en panne, au bas de la Rue du Paradis. Vraiment, Hamed fait preuve de malchance et se répand en lamentations.
La quatrième semaine, il n’y a plus de camion.

Martine Deleu

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