Kierkegaard en fuite

Rio Mai 2015
Salut Michel

Merci pour tes mails auxquels je n’ai pas répondu. Comment expliquer ma fuite ? Je ne sais pas moi-même. Anne-sylvie est une femme adorable, intelligente, affectueuse, ambitieuse, jolie … et terriblement possessive. Elle attendait ce mariage avec trop d’impatience. J’étouffais de plus en plus et j’ai pris peur.
J’ai envoyé un CV à cette entreprise qui venait d’entamer un projet au Brésil. Très vite, ils m’ont proposé un entretien où ils se sont montrés positifs. Pour moi, c’était la solution. J’ai hâté la signature du contrat sans rien dire à personne, surtout pas à Anne-Sylvie. Ils étaient ravis de mon enthousiasme et ont accepté de m’envoyer rapidement là-bas.
Il suffisait de prendre l’avion pour disparaître mais inversement pendant deux semaines, j’aurais pu reprendre l’avion pour que ma vie reprenne son cours morne et rassurant. Pendant ce temps, je n’ai pas ouvert ma messagerie. J’ai lâchement envoyé une lettre (postale) à mes parents, leur demandant d’annuler la réception du mariage. Je n’ai pas donné mon adresse.
Aujourd’hui, j’ai enfin ouvert ma boite mail : des centaines de mails désespérés ou rageurs d’AnneSy, quelques uns de ma sœur et les tiens.
Je ne sais pas où je vais.
Le travail est passionnant. Je travaille beaucoup et je n’ai pas le temps ni de profiter de la plage toute proche ni de penser à AnneSy.
Je te tiens au courant.
Amitiés.
Pierre

Quebec 1878
Mon cher Louis,
Pardonne-moi de ne pas t’avoir prévenu. Il me fallait fuir sans laisser de trace ni la moindre possibilité de retour en arrière.
Disparaître sans explication à huit jours du mariage avec Charlotte, cette femme si charmante, j’imagine bien la désolation que j’ai créée. Nos deux familles avaient été si heureuses de nous fiancer.
L’idée de travailler pour ce beau-père si riche, de tout lui devoir, d’être obligé de me montrer un gendre idéal et industrieux me devenait pénible. Et l’idée de fonder une famille, d’avoir des enfants avec cette femme, certes jolie mais dont le seul horizon est la famille m’a fichu la trouille. J’ai pris peur des cris d’enfants.
La solution était simple : aller trouver un capitaine de navire en partance pour le Québec, lui verser un acompte, préparer mon bagage, embarquer le soir convenu. Six semaines de traversée un peu périlleuse et me voici à Québec.
J’ai trouvé un emploi dans une banque. Cela me permet de ne pas gaspiller mon petit pécule. Mon patron et mes collègues ne m’ont pas posé trop de questions et se sont montrés satisfaits de mes réponses évasives. Ils s’imaginent que j’ai abandonné une pauvre fille… , une question d’honneur…
Je crois que je vais faire ma vie ici.
S’il te plait, reste discret, ne révèle pas mon adresse, ne m’écris rien à propos de Charlotte. Console-la, épouse-la, si le coeur t’en dit mais ne m’en parle pas.
En espérant conserver ton amitié malgré l’océan qui nous sépare.
Ton ami,
Pierre

Espagne 1936
Mon cher Henri
Me voici en Espagne, dans un fameux pétrin. Comment t’expliquer ce que je ne comprends pas bien moi-même ? Plus qu’un coup de tête, c’était un coup de colère.
Il y a deux mois, un dimanche midi, au cours d’un morne repas dans la famille d’Agnès, la conversation a filé vers la politique et cette guerre. Le propos du père d’Agnès ne m’ont pas surpris mais Agnès semblait approuver ces paroles. Des paroles tranchées sans nuance, des phrases dictées par une idéologie puante. Le conformisme d’Agnès m’est subitement devenu insupportable. Alors je me suis fâché et j’ai quitté la maison.
J’ai ressassé ma colère. Ils méritaient une leçon. A quelques jours du mariage, je me suis engagé pour les punir, auprès des républicains, évidemment. Parmi eux, beaucoup de communistes, pas très tendres avec les autres. Mon capitaine est russe et nous impose une discipline de fer.
J’ai brûlé mes navires et même si je sors vivant de cette roulette russe, il ’y a aucune chance que ma vie reprenne le cours prévu de si longue date.
Je suis libre et j’ai peur. À toi je peux l’avouer. Peur de la guerre, peur des Russes, peur des fascistes, peur de la fin de cette guerre, peur de ma famille, peur du regard d’Agnès que je n’ai pas prévenue.
Adieu mon ami.
Pierre

Thomas Delvaulx

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