I n t e r d i t !

Ils plongèrent. Sous la surface verte, une ville figée dans le Temps, à jamais. Le vieux Turc les avait prévenus : "Moi conduire demain vous. Interdit !" L’excitation de l’interdit ! Ils n’avaient pas dormi. Comme équipement, seuls des maillots, des lunettes de plongée. La barque vétuste, au point du jour, les attendait, cachée de l’hôtel en contrebas du quai. Ils y sautèrent. L’homme ramait en silence. Ils entrèrent bientôt dans des eaux profondes. "Là !", indiqua la main vieille et déformée. Ils plongèrent en apnée, se laissèrent descendre et découvrirent, émerveillés, la cité engloutie frappée des premières lueurs du soleil miroitées par la blancheur des voies pavées, des maisons, des monuments. Leurs oreilles bourdonnaient, prêtes à éclater. Ils s’aidèrent à remonter jusqu’à la barque, s’accrochèrent de part et d’autre, s’efforcèrent de retrouver le rythme de leur respiration. Puis ils s’enfoncèrent une nouvelle fois, envoûtés. Ils progressaient dans le labyrinthe des rues. Un son étouffé les alerta, comme d’une vedette de police. Ils suffoquaient, regagnèrent la surface, épuisés. La barque avait disparu. Ils faiblirent, se laissèrent flotter sur le dos, dériver. Où étaient-ils ? Méditerranée turque... La vedette était loin. Coeurs en éclats. Le sang dégouttait de leurs oreilles. Des images fragmentées de leur vie passée, des fractions miroitantes de la cité engloutie jaillissaient sous leurs paupières closes. Il leur semblait entendre, les hélant depuis un lointain rivage, les voix tragiques de leurs deux épouses.

Cécile Rasse

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