Maggy Thiebaut

ANECDOTE - ACROSTICHE (à la verticale)

A Paris je scrutais les façades tout le long du Boulevard de Sébastopol, à la recherche de la librairie "le Phoenix" dont j’avais oublié le numéro, quand soudain il commença à tomber des cordes.
Ni une ni deux, je plongeai sous la première terrasse couverte pour m’abriter.
En même temps, j’avais déjà beaucoup marché et j’avais grand soif !
Cette pause "forcée" était parfaitement bienvenue. Je m’installai confortablement.
D’autres piétons se précipitaient sous mes yeux comme je venais de le faire ; ils couraient "aux abris". La pluie redoublait.
Or les places libres aux terrasses commençaient à se faire rares.
Les klaxons des voitures se déchaînaient joyeusement. La pluie tambourinait sur les carrosseries.
Et moi, et moi, et moi, dans l’attente d’une accalmie, je sirotais tranquillement un petit vin blanc et une eau pétillante. Quel mélange détonant. J’espérais bien trouver ma librairie chinoise avant la fermeture, car le lendemain, dimanche, je quittais Paris.

Cette anecdote me semble significative, mais je ne sais pas exactement de quoi.

***

MONOLOGUE DU PORTRAIT

Cette nuit,
J’ai fait un rêve étrange.
Je n’étais pas ce que j’étais.
J’étais autre chose.

Quatre cent fenêtres ouvertes trouaient la nuit noire,
Comme sorties de nulle part,
Perçant la brume opaque et dense,
Elles béaient, crachant l’écume
D’un semblant de vie qui s’accrochait.

Je pensai :
Ô Dieu, la douleur est ma barque !
Mon corps n’a plus de forme.
Il se craquèle, il se tord, comme un arbre humilié,
se désagrège, tombe en poussière.
Tout espoir a disparu. J’accoste à l’autre rive de moi,
Disloqué en millions de particules.

Au coeur de la tourmente,
Passe le spectre d’un artiste fou.
Je me sens dévoré par cette atrocité en marche.
Les moteurs beuglent tels des taureaux d’or.
Dans un sursaut de survie et de vaine espérance,
J’entends un murmure qui enfle et meurt après un dernier cri énorme et rauque :
"La mer est plus belle que les cathédrales et nul ne peut m’anéantir,
ni cet artiste dément, ni ses bestioles infâmes !"
"Je ne les laisserai pas déposer leurs traces immondes, je ne permettrai que des fleurs fines et mousseuses."

Cette nuit
J’ai fait un rêve étrange
J’ai fait un long voyage
Je suis revenu,
Un peu différent.
J’étais autre chose.

***

TRACES ET CORPS (AVEC CONTRAINTES)

L’espace d’un instant j’avais déjà rêvé
Qu’invisibles resteraient les cicatrices
Que ce qui reste ne serait que caprices
Et qu’alors les sentiments seraient entravés.

Il faudrait bien assurément l’abcès crever
Et s’occuper activement des varices
En intervenant avec beaucoup de malice
Quitte à mes misérables membres malmener.

Effacer du mental quelques-unes des traces
Analyser les déchets que la mer brasse
Réveiller la rebelle qui sommeille en moi

Capturer la séquence de ces moments fugaces
Noyer d’un regard blafard la couarde paillasse
Contrer les infâmes bestioles du Lion Roi.

JE NE SERAI JAMAIS

Je ne serai jamais la Muse des Brigades Rouges. Dieu sait pourtant que je suis rebelle à souhait et révolutionnaire à mes heures.
Je ne serai jamais comme Alexandra David-Néel, la première occidentale à pénétrer au Tibet lorsqu’il était encore interdit aux étrangers, ni comme Fabienne Verdier qui passa dix ans en Chine pour apprendre d’un Maître chinois l’art de la calligraphie. Non je ne serai jamais Edmonde Charles-Roux qui voyagea, déguisée en homme sous une djellabah et se convertit à l’islam parce qu’elle était tombée folle amoureuse du désert.
Je ne serai jamais Richard Gere, ni la Grande Catherine de Russie.
Je ne composerai jamais comme Chopin ou Beethoven. Je ne ferai jamais vibrer un violon comme Yehudi Mehudin ou Eugène Ysaiye.
Je ne peindrai jamais comme Zao Wou Ki et jamais, au grand jamais, je ne dessinerai comme Giacometti ou Hokusai.
Je ne visiterai jamais le Pôle nord ni le Pôle sud d’ailleurs. Je ne serai jamais Barroso, Dieu merci !
Je ne serai jamais ni Steve Jobs ni Lord Sandwich.
Je ne découvrirai jamais les sources du Nil, non cela a déjà été fait, et puis je ne suis pas aussi brave pour affronter tant de périls.
Je ne découvrirai jamais enterrés sous le sable les magnifiques et fiers soldats et les chevaux grandeur nature de l’armée du Premier Empereur de Chine. Quelqu’un l’a déjà fait.
Je ne serai jamais pilote de ligne et je ne serai jamais la première à fouler le sol de la lune.
Je ne traverserai jamais l’Ouest de l’Amérique à dos de bison, ni à cheval non plus. Je ne traverserai jamais le désert à dos de chameau comme El Orenz.
Je ne serai jamais Prix Nobel de Physique, ni Prix Nobel de la Paix. De littérature j’aimerais beaucoup. Il faudrait donc que je m’y mette sans tarder.
Je n’habiterai jamais un loft de 200m2 avec vue sur la Tour Eiffel, ni un ranch de mille hectares au Texas.
Je ne serai jamais gladiateur ni moine bouddhiste, quoique l’un ou l’autre ça me plairait bien.
Je ne serai jamais mécanicien à Cap Canaveral ni ingénieur du son à Hollywood.
Je ne serai jamais espionne comme Mata-Hari ni top-modèle, même pour les tailles XXL.

A 64 ans, je ne serai jamais quelqu’un d’autre que moi-même. Ai-je pour autant raté ma vie ?

LE BEAU PRESENT

Poème composé avec les lettres des mots : « traces imperceptibles »

Mère parée de traces imperceptibles
Crée la mare mirée
Serpe primée
Perceptible et belle
Crâne taré de bile
Cime tracée par la serpe
Prime inter races à la mer
Le lit sera percé par ce rai
Père raté
Rat et terre, rate et bile
Table de mer
Le percept sera créé car paré de miel
Lit inter-primé, tracé, imprimé
Pré miré, mat et pat sera là
Le rai imperceptible sera tiré à la cime
Traces perceptibles
Cesser ici et là !

THEATRE A DEUX VOIX

Tiré de la peau d’Elisa
Un personnage neutre, l’autre montre des signes en relation avec la peau)

Il y a du désordre.

— Il y a du désordre dans ma tête. Tout est sans-dessus dessous. Je suis toute chamboulée.
— Ah bon ? Dis-moi. Que se passe-t-il ?
— C’était samedi dernier. Tu te souviens ? Il faisait si beau, si ensoleillé. En plein mois d’octobre, une vraie journée d’été. L’air fleurait bon l’insouciance, la joie pétillante. J’étais au Parc Royal devant la grande fontaine, que j’aime à toutes les saisons. Assise sur un banc, j’étais plongée dans mon bouquin. Un Preston and Child, au suspense haletant, et plus déconcertant que d’habitude.
— Oui et alors ? Vas-y. Raconte !
— J’étais donc paralysée dans l’action. Le commandant vient de s’enfermer dans la cabine de pilotage et s’apprête à jeter contre les récifs le plus grand paquebot de croisière du monde. Ceci sans état d’âme pour les 3000 passagers qui sont à bord.
— Viens-en au fait stp. Je meurs …
— OK. J’ignore pourquoi, je lève la tête. Et ce type, sorti de nulle part, a l’air de parler. Je le fixe comme un poisson hors de l’eau, la bouche grande ouverte. Je me demande : est-ce qu’il m’a parlé ? Est-ce à moi qu’il parle ? La question est seulement dans mes yeux ébahis. Je reste là comme l’idiote du village, incapable de prononcer une parole. J’entends à travers mon nuage : "Excusez-moi de vous déranger dans votre lecture. Puis-je m’asseoir et partager votre banc ?" Je suis totalement ébahie.
— Viens-en à l’important stp. Ne me fais pas languir. Raconte. Raconte à la fin !
— Oui, il m’avait dérangée. Je ne voyais plus les eaux jaillissantes de la fontaine. Je ne voyais plus que lui et je ne pouvais plus sortir un seul mot. J’étais littéralement paralysée et sans voix.
Gentiment, il a répété sa question. Comme je restais muette comme une carpe, il ajouta : « Qui ne dit mot consent. » et s’assit à l’autre bout du banc, qui à part moi était vide.
— Oui. Bon et alors ? t’es tombée raide dingue amoureuse, c’est ça ? Cela s’appelle « un coup de foudre ». D’ailleurs, tu as les joues roses et le cou aussi.
— Mais non ! Je suis sérieuse. Mais non ! Je ne suis pas tombée amoureuse. Non. Je te le jure.
— Oui, c’est ça ! Tes joues sont devenues encore un peu plus roses et je te connais. Lorsque tu as des émotions fortes, ton cou aussi devient rose, puis rouge d’excitation contenue.
— Non je te dis. Ça fait des lustres que je ne suis plus tombée amoureuse. Je ne sais même plus comment c’est. D’ailleurs, je ne veux plus tomber amoureuse. Ça te met dans des états !
— Admettons. Ce type-là avec son air de rien, il ressemblait à quoi ? Il était beau au moins ?
— Je t’assure que je n’en sais rien. Je ne voyais plus que ses yeux. A tomber par terre ! Des yeux si profonds, si … J’avais envie de plonger dedans, de m’y noyer. Wawww
— Hahaha tu vois, tu es amoureuse. Mmm l’amour ! l’amour !
— Non, pour la dernière fois, tu radotes ! Arrête stp.
— Peut-être que je radote, mais tes joues sont bien rouges maintenant. Ta peau respire à grosses goulées. Tes pores s’ouvrent et ton cœur dans ta poitrine, ouh je l’entends battre la chamade. Bam bam. Tu t’es vue ? Non, mais ! Tu t’es vue ? Je l’entends battre d’ici ton cœur. A tout rompre. Je te dis ! Et ta peau, elle rêve déjà de douces caresses.
— Non je te dis. C’est idiot. Je ne suis pas amoureuse. Juste que je suis restée plantée là. Je n’arrivais plus à lire mon bouquin qui jusqu’alors m’avait tellement…
— Mmm tes yeux brillent d’une façon Mmm Le corps ne ment jamais lui !
Il y a du désordre dans mon cœur.

Proposition d’écriture : Raconter une histoire en plaçant les quelques mots choisis par une autre participante

Jacques est mon meilleur ami. Nous passons des soirées mémorables à refaire le monde, à le défaire, à le refaire. C’est toujours un plaisir de se voir. Hier soir, il m’a appelée pour me demander s’il pouvait passer. Il avait des choses importantes à me dire. J’étais curieuse et impatiente parce que je ne l’avais pas vu depuis quelque temps. Ça tombait bien. J’étais à la maison et avide d’entendre les nouvelles.
Il venait de passer par la gare du Midi.
Ah bon ! La gare du Midi ? Toi qui ne vas jamais en ville ? Pour quoi faire ? Dis-moi. Qu’est-ce qui t’arrive ?
Jacques est comptable, le nez tout le temps fourré dans les chiffres. Il aime ça les chiffres. Tout le contraire de moi. Vu qu’il est assis au bureau toute la journée, il me dit combien ça lui fait du bien d’aller se promener dans les bois le dimanche après-midi. Je l’accompagne parfois lorsque je n’ai pas d’atelier d’écriture.
Soit dit en passant, il me répète souvent que la première pensée qui lui vient le matin au réveil, c’est qu’il aimerait arrêter de fumer. Il a déjà tout essayé mais jusqu’à présent, rien n’a encore marché. Je le sens tripoter dans sa poche le briquet et les allumettes qu’il transporte toujours avec lui. Je ne sais pas comment il réussit à faire ça, ne pas toucher aux cigarettes quand il est chez moi à faire des orgies de papotes. C’est vrai que les conversations qu’on a entre nous sont tellement animées et prenantes qu’on peut y passer une partie de la nuit.
Bon maintenant de grâce ! Explique pourquoi cette urgence.
Oui, bien-sûr. Tu te souviens que j’ai toujours voulu être reporter ? J’ai demandé un congé sans solde de six mois et mon patron a accepté.
Ah bon ! Et tu vas où ? faire quoi ?
Je pars en Suède. J’ai un projet tout-à-fait sérieux. Ça va te sembler rocambolesque.
En effet, je m’attendais qu’un jour ou l’autre, tu allais te lancer.
Effectivement. Tiens-toi bien. Je suis allé voir mon ami Matthieu à l’hôpital St-Pierre, Porte de Hal. Il a été très mal en point comme tu sais, mais il va beaucoup mieux. Il a commencé à lire énormément. Il s’est mis à la linguistique. Au début, ça m’a fait bien rire, tu vas comprendre tout de suite pourquoi. Mathieu a découvert qu’il existe un mot suédois qui désigne « un reflet en forme de route, de chemin, de la lune dans l’eau ». Ce mot, c’est « mangata ». C’est drôle non ? ça fait presque penser au japonais. Tu ne trouves pas ? Bref, j’ai trouvé l’idée passionnante et, de fil en aiguille, digne d’un petit stage là-bas. J’ai discuté plusieurs fois avec Mathieu et l’idée m’est venue de jouer au reporter et d’étudier la question du mangata là-bas sur place. Je pars dans six semaines.
Tu viens de la gare du midi. Tu ne vas tout de même pas me dire que tu comptes y aller en train ?
Justement. Pourquoi pas ? Au guichet, j’ai trouvé un type très sympa à qui j’ai parlé de mon projet. Il a trouvé ça épatant et m’a encouragé à voyager en train parce que c’est plus lent que l’avion et que ça donne le temps, le temps de penser, de rêver, d’apprendre un peu de suédois aussi. Me voilà prêt pour partir en pèlerinage sur les traces du mystérieux mangata.

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