Édito

Chrysalide

Debout les mots ! est une colonne fondatrice, une institution, une vitrine de la Maison du Livre. Une vitrine devenue un peu vieillotte… Le premier numéro est paru à l’automne 1998 et ni les dimensions ni la mise en page n’ont bougé depuis.

L’envie d’en revoir le graphisme anime l’équipe depuis longtemps et vous êtes nombreuses et nombreux à nous y inviter. Plusieurs tentatives en ce sens ont échoué ces dernières années et aujourd’hui ce projet s’est heurté à un nouveau questionnement. Est-il judicieux, en 2022, de poursuivre l’impression à grand tirage d’un trimestriel grand format et de l’envoyer par voie postale à près de 5000 destinataires ?

Cette opération de communication constitue d’abord un coût économique conséquent. Elle représentait plus d’un quart de notre budget de fonctionnement que nous avons pu réduire à un cinquième ces deux dernières années mais la flambée des prix du papier en 2022 anéantit ces efforts et annonce des parts budgétaires toujours plus exorbitantes. Cette dépense donne encore plus à penser lorsqu’on la met en balance avec la capacité de mobilisation déclinante de Debout les mots !. Notre nouveau système d’inscription nous permet de le mesurer : ce sont principalement par les autres moyens de communi- cation – dont le bouche à oreille – que les participantes et participants ont vent de nos activités.

À ces questions financières, s’ajoute plus gravement le coût écologique. Certes sans commune mesure avec les grands groupes publicitaires, Debout les mots ! contribue à la déforestation, à la réduction de la biodiversité, à la pollution chimique, à l’émission de gaz à effet de serre… Ces enjeux écologiques étant de plus en plus présents dans notre programmation – comme ils devraient l’être dans le programme de tout le monde – nous commençons à ressentir de la dissonance cognitive. Nous éprouvons surtout le besoin de changer petit à petit nos pratiques afin de répondre à nos préoccupations et correspondre au monde que nous voulons voir venir.

Le bilan carbone du numérique ne se révèle pas toujours meilleur que celui du papier mais, dans les usages qui sont les nôtres, nous pouvons assez aisément supposer qu’il l’est sans avoir mené d’étude scientifique. Et les retours suscités par nos supports électroniques nous épargnent le sentiment désagréable d’écrire moins pour être lu que pour remplir les sacs jaunes.

Nous ne pensons pas pour autant qu’il faille dire adieu au papier et au livre, à leur tendre texture, à leur douce odeur, à leur chaleureuse matérialité. Il en va ici comme pour le reste de notre société poussée à l’absurde par la folie marchande. Il s’agit de sortir d’un système qui incite et repose sur la surproduction, la surconsommation, la dépense inutile, le gaspillage et l’accumulation de déchets. Il s’agit de recentrer les besoins, de penser et pratiquer un usage parcimonieux et une production décente du papier, de relocaliser la distribution et de favoriser l’économie circulaire de l’écrit. Dès cet automne, nous vous invitons à réfléchir ces questions et imaginer des propositions avec nous.

Cet été, une page se tourne pour Debouts les mots !. Ce feuillet est le dernier que nous vous adressons. Bien entendu, les mots resteront debout, vivants, dansants, ancrés dans les temps présents et tournés vers demain. Notre lettre électronique entretiendra un fil d’information plus serré entre vous et nous. Inscrivez-vous si ce n’est déjà fait. Notre site reste la référence pour savoir ce qui se passe à la Maison du Livre. Aussi, l’identité visuelle de notre asso- ciation persiste à devoir être revisitée pour estampiller ces supports et être en phase avec ce que nous devenons. La recherche continue.

En plus de ces moyens, nous souhaitons aller davantage à votre rencontre, dans les associations, dans les écoles, dans des espaces culturels ou en plein air, pour vous parler de ce que nous faisons et entendre vos questions. Nous titillent également des envies de réaliser de prochains podcasts ou
de confectionner de petits objets artisanaux émanant de ce qui s’œuvre ou s’ouvrage en notre maison.

Une page se tourne pour prolonger et donner d’autres portées à ce qui a toujours animé la Maison du Livre. Dans son premier édito, Joëlle Baumerder la présentait comme « un projet centré sur tous les plaisirs que nous pouvons trouver à nous pencher sur le livre, la littérature, l’écriture, le texte, le papier, le signe… » Elle en appelait à une « approche nouvelle » du « livre désacralisé », ambitionnait de « décloisonner les publics, les approches et les sensibilités littéraires » et s’inscrivait dans un projet de société démocratique fondé sur le respect de l’intégralité des « droits de l’homme ».

Cette année, nous avons reformulé notre raison d’être dans les termes suivants : « Les livres, les mots & l’écriture sont la matière de la Maison du Livre. Rêveuse, concernée et critique, elle les fait circuler pour ouvrir les esprits, mieux comprendre la complexité du monde, raconter ou inventer son devenir et avancer dans le concret. Passeuse de mémoire, de lumière et de résistance, ses essais se nourrissent de fiction et réciproquement. Elle se veut un espace chaleureux où chacune & chacun est invité.e à s’exprimer et où se cultivent la joie & l’adelphité. 1 »

Il y a donc comme une continuité dans notre volonté de renouvellement et notre envie d’ouverture

Mathieu Bietlot