Le Voyage dans l'Est

Le Voyage dans l’Est

Le coup de coeur de Pierre

La première difficulté pour qui écrit est d’identifier son sujet. Christine Angot échappe à cette difficulté : elle n’a pas choisi son sujet. Elle aurait préféré un autre. Christine ne rencontre son père biologique qu’à treize ans et est aussitôt subjuguée par cet homme charmeur, altier, qui parle trente langues et à qui rien ne semble résister. Mais rapidement la relation prend un cours abusif. Tiens, ça m’arrive à moi, ça !? La jeune fille élabore de vaines stratégies d’évitement et, lorsqu’elle ne peut l’éviter, elle s’absente d’elle-même. Elle voudrait parler, elle sait qu’elle devrait, se prépare à le faire, n’y arrive pas. Et lorsque les mots sortent enfin, rien ne se passe. Ni sa mère, ni son mari, ni sa demi-sœur, ni sa belle-mère ne réagissent ni ne parviennent à la soulager du fardeau. Elle se libère de l’emprise à seize ans pour retomber quelques années plus tard, comme de guerre lasse. Au moins, mon échec était clair et indiscutable. J’étais débarrassée de l’obligation de me faire respecter. Y compris par moi-même. De préserver ma personne, mon être, mon intégrité, mon corps. Tout ça. Mon avenir. Mes chances.

La lecture des textes de Christine Angot constitue toujours une épreuve, du moins pour moi. Qui a envie de lire une histoire d’inceste ? De plus, j’étais peu touché par le style, irrité par le maniérisme, agacé par l’autofiction, sans parler du personnage médiatique peu sympathique, ne cherchant du reste pas à l’être. Qu’importe, bien sûr, si la victime a ou non bon caractère, mais j’étais plutôt du côté de ceux qui doutaient de sa valeur littéraire et ne me sentais pas tenu d’insister. Une personne chère m’a heureusement convaincu de revoir mon point de vue.

Après L’Inceste et Une semaine de vacances, entre autres, Le Voyage dans l’Est reprend son sujet aux origines, comme on va au charbon… et là quelque chose se produit. L’écriture s’est fluidifiée, débarrassée de tout apprêt. Elle apparaît d’autant plus crue. Cette simplification est sans nul doute le fruit d’un grand travail, et je ne parle pas du travail psychologique. Les ombres et les lumières ne viennent pas toutes seules, l’alternance du flou et du net ne doit rien au hasard, le travail de mémoire est restitué avec ses failles, tantôt d’une précision méticuleuse, tantôt dans les brumes d’un semi-oubli.

Ce n’est pas une histoire d’amour, mais l’amour n’y est pas absent. Celui d’une jeune fille éperdue d’admiration, assoiffée de reconnaissance pour ce père dont elle voudrait simplement être la fille mais qui lui assigne un autre rôle et à qui elle n’arrive pas à dire non. Il m’est arrivé de voir ses yeux s’ouvrir au réveil, et découvrir mon visage sur l’oreiller, en ayant l’air de m’aimer. Il y a probablement eu des sentiments. Je ne peux pas tout mettre sur le compte de la manipulation. Ça paraîtrait un peu facile. Le propos n’est pas vindicatif, ni militant. Il cherche à déconstruire l’emprise, l’entreprise de démolition.

Ce n’est pas davantage une histoire de sexe, même si le sexe y est central. Certaines scènes sont dérangeantes de précision, frontales, sans figure de style, sans commentaire, sans émotion apparente. Pour vous, l’inceste, c’est juste un truc sexuel. Vous ne comprenez pas. C’est le pouvoir ultime du patriarcat. C’est le sceptre. L’accessoire par excellence. Le signe, absolu, d’un pouvoir privé qui s’exerce sur un cercle, par tous ceux qui s’inclinent devant le rapport d’autorité. Je suis chez moi. Je fais ce que je veux. J’ai le droit de ne pas reconnaître la réalité. Je nie ce qui est. J’ai même le droit de ne pas reconnaître ma fille comme ma fille.

L’inceste est une bombe à retardement et à fragmentation, qui ravage la vie amoureuse, qui bousille la vie sexuelle. Ce sont Les promesses de l’aube à l’envers. Dans le roman de Gary, la mère projette sur son fils ses rêves mégalomanes, l’accablant d’un amour inégalable. Dans celui d’Angot, le père détruit sa fille à seule fin de se vivre en Pharaon, souverain non soumis aux lois des humains. La première s’efface pour que son fils rayonne, le second détruit sa fille pour prendre la lumière.

Tout le monde est au courant mais personne n’intervient. Reste la voie judiciaire mais le temps a passé, la jeune fille est majeure et les faits les plus graves sont prescrits. Quand, au prix d’un effort incommensurable, elle se décide à déposer plainte, on lui indique le risque de non-lieu. Non lieu : ce que tu as vécu n’a pas eu lieu… Comment survivre à pareille violence ? L’écriture. Mais là aussi le chemin est miné.

Ironie cruelle, c’est son père qui le premier lui indique la voie, l’encourage à écrire leur histoire en la nimbant d’un flou poétique. Qu’on ne sache pas si on est dans le rêve ou la réalité ! C’est toi qui rêves. Si j’écris, tu penses que c’est pour m’aplatir ? Il est fini ce temps-là. Pauvre con va.

La voie choisie par Christine Angot est ardue, elle se voit sans cesse renvoyée à l’autofiction, se dont elle se défend parfois maladroitement, comme si quand on était victime on ne pouvait que témoigner, la conclusion étant laissée à ceux qui savent sans l’avoir vécu. On est sommés de leur répondre comme à des confidents. Ils ne savent pas écouter, ils font semblant, ils intègrent vos paroles au discours général, donc, peu importe votre nom, pas besoin d’inventer une forme, vous êtes obligé d’utiliser celle qui existe, le témoignage, et vous êtes mis au service d’un discours indifférencié, qui conduit à l’indifférence. Eux, pendant ce temps-là, continuent à jouir de la pitié qu’ils éprouvent depuis leur position surélevée.

Le Voyage dans l’Est est tout le contraire d’un témoignage. C’est un travail littéraire, à considérer comme tel. Un récit qui, s’émancipant du particulier, accède au général, à la force symbolique. Est-ce l’époque qui a changé ou l’autrice qui a enfin trouvé la forme ? Sans doute les deux. Après maintes tentatives, de nombreux errements et malentendus, l’ouvrage est unanimement salué. Les honneurs du Prix Médicis peuvent paraître vains au regard des blessures d’une vie mais l’essentiel est ailleurs. Imaginez Sisyphe, un jour, débarrassé du sortilège, parvenu au sommet de la montagne, poursuivant son chemin les mains dans les poches. L’avenir nous dira si le présage est avéré mais c’est tout le mal que je souhaite à Christine Angot.

Christine Angot – Flammarion, 2021

Catégories : Coup de cœur