Édito

Les temps semblent sombres, maussades et crépusculaires, qu’il s’agisse de météo et de climat ou d’époque et de perspectives. Pourtant, face à la Catastrophe qui se concrétise, nous voulons penser avec le collectif éponyme que La nuit est encore jeune. La nuit lors de laquelle demain se ressasse et se conseille, se tourmente et s’invente. La nuit au cœur de laquelle trône la lune, l’astre de l’imagination et de nos désirs les plus fous – ceux de mon ami Pierrot ou du Caligula de Camus davantage que d’Elon Musk.

Car s’il faut veiller au vivant et à son avenir, il ne faut pas pour autant céder sur ce désir qui caractérise l’humain et lui accorde une place et un rôle non négligeable au sein de la nature qu’il néglige. En interdisant à l’humanité de se contenter de la reproduction naturelle du même, le désir ouvre tous les possibles. Là sourd la source de la création, là naît l’imagination, là advient l’invitation à vivre en poète. Cette poésie que d’aucuns ont pu chanter, en des temps plus binaires, comme le propre de l’homme dont l’avenir est la femme. « Poète toi-même ! », répondrait-on aujourd’hui. Le désir désigne cette envie d’autre chose, d’inconnu ou de plus qui, lorsqu’elle est canalisée sur du connaissable et paradoxalement limitée à une accumulation ou consommation matérielle sans limites, le conduit à tout détruire jusqu’à lui-même. Le désir est aussi ce ressort qui enraye la résignation, qui nourrit les aspirations à aller vers un mieux, à esquisser des projets de futur. Le projet, hors de portée des animaux, peut – et devrait – viser à vivre en meilleure harmonie avec notre milieu, à y habiter de plain-pied sans qu’il ne prenne la tasse. Il peut, par ailleurs, emporter « les assoiffés d’azur, les poètes, les fous » à ne jamais « devenir volailles » et soutenir Jean Richepin à persévérer dans son œuvre et ses engagements en dépit des procès et des insuccès. Georges Brassens, qui lui accorda un peu de postérité et de popularité, se montrait très modeste sur la sienne comme sur son désir.Il parlait de ses rimes comme de petites zines qui ont pourtant ricoché bien au-delà de ses prétentions. C’est qu’il ne manquait certes pas d’exigence, encore une autre facette du désir.

C’est toute l’ambiguïté du désir qui en fait la force et l’effroi. C’est toute l’énigme de l’humain qui empêche l’histoire d’être jouée une fois pour toute, qui rend la nuit belle et le jour toujours à venir. Le paradoxe du désir, c’est encore de ne jamais se trouver là où il s’attend. L’espoir ne demande alors qu’à se laisser surprendre.

Mathieu Bietlot