Poésie concrète, 60 ans après
Au milieu du XX° Siècle, peu après la seconde guerre mondiale, est survenu dans le monde littéraire un mouvement international remarquable, qui allait en quelques années bouleverser les habitudes d’écriture et d’édition.
On se souviendra qu’après la première guerre mondiale un phénomène semblable s’était produit : l’apparition de Dada, qui allait donner par la suite le surréalisme. On attribue généralement ce phénomène à la suspicion, voire au dégoût, qu’inspirait alors un langage ayant servi aux pires déviations. La situation n’est guère différente en 1955, sinon que s’y ajoute l’exultation de la liberté retrouvée de s’exprimer et de voyager partout dans le monde.
Deux personnalités ont déclenché ce mouvement, et cristallisé son développement :
Eugen GOMRINGER en Allemagne (quoique Bolivien par sa mère) et les frères De CAMPOS au Brésil. Comme une traînée de poudre se sont noués des contacts transatlantiques, ont éclos des revues internationales, ont été publié des manifestes et organisées des rencontres et des expositions. Parmi les grands noms de cette époque, citons Cl. BREMER, H. CHOPIN, P. De VREE, R. DÖHL, I.H. FINLAY, P. et I. GARNIER, H. GAPPMAYR, M. GIBBS, Dom S. HOUÉDARD, E. JANDL, A. LORA-TOTINO, H. MAYER, L. ORI, M. PERFETTI, G. RÜHM, E. WILLIAMS, et tant d’autres. Une histoire complète du mouvement est actuellement en préparation aux États-Unis, mais le projet en est sans cesse retardé par la découverte de surgeons jusque-là ignorés (p.ex. à Taïwan !).
En quoi consistait cette révolution ? Elle peut se ramener, sous un premier regard, à deux principes ouvrant chacun d’immenses champs d’exploration. Tout d’abord la décision de prendre les éléments du langage, non comme de simples véhicules du sens, mais aussi comme des objets sonores et plastiques. Selon l’expression du théoricien Max BENSE, il s’agissait de faire désormais quelque chose “avec” la langue, et non plus “dans” la langue. La poésie dite « linéaire » classique explosait donc sur la page, ou dans les microphones : on redécouvrait la beauté des images et des sons associés au langage, indépendamment de tout sémantisme. Aussitôt après, un second principe a fait surface, par lequel on cherchait à réintroduire ce sémantisme, en mettant au point une liaison plus efficace entre la forme et le fond, une sorte de remotivation des signes, non toujours exempte de cratylisme d’ailleurs, ou même de mysticisme. Vu les mécanismes mis en jeu, les œuvres produites portent surtout sur des signes isolés ou des mots, mais rarement sur des énoncés plus longs et plus complexes.
Le temps passant, l’individualité des créateurs a repris le dessus et chacun a évolué à sa façon, s’éloignant peu à peu des lignes initiales, sans jamais renier toutefois l’héritage des premiers jours. Aujourd’hui, 60 ans plus tard, les rangs sont clairsemés, et il est grand temps de rassembler ce qui peut l’être encore des souvenirs des acteurs vivants.
Francis Édeline, commissaire de l’exposition




