Faut-il tuer les garçons qui ont les mains sur les hanches

Faut-il tuer les petits garçons qui ont les mains sur les hanches

La chronique de Mathieu

L’histoire n’a rien à voir avec les enquêtes rocambolesques du commissaire San-Antonio ni avec les délirades « hors-série » consacrées à la philosophie de vie de son acolyte alcoolique, le gargantuesque Bérurier. Elle a un peu plus à voir avec celui qui les a imaginées à foison 1. 

Elle raconte les tourments de Charles Dejallieu, écrivain glorieux et aigri, déchiré entre sa femme qu’il aime passionnément malgré ses crises d’alcoolisme, sa belle-fille qu’il n’a pas choisie et dont l’adolescence l’irrite, et sa belle-mère invasive et cupide tant sur le plan sexuel que pécunier. Il entreprend d’écrire un roman au sujet d’un petit garçon au bras paralysé. Cette fiction est le fruit, comme souvent, d’une confrontation entre des souvenirs d’enfance de Charles, les questionnements de son existence quotidienne et les ouvertures de l’invention. Alors qu’il se met à l’œuvre, un acteur sur le retour organise le kidnapping de Dora, la belle-fille, et exige une rançon considérable. L’auteur, aisé mais dépensier, revend un Dali qu’il venait d’acheter et paye la rançon. Cette épreuve et le prix qu’il lui en a coûté l’attache soudainement et irrévocablement à sa belle-fille. Il se met à l’aimer profondément et sincèrement. Quelques années après, Dejallieu introduit l’acteur coupable dans son foyer sans qu’on sache exactement où il veut en venir. La mère décède et la relation entre le beau-père et la fille n’en devient que plus aimante et fusionnelle. Mais l’acteur raté rôde toujours aux alentours…

Ce roman marque d’abord par les contrastes de noirceur lucide et d’amour lumineux, par l’intensité des sentiments qui s’y affrontent et la violence des retournements de situation. Son écriture est aussi sarcastique que ciselée. Pas d’argot mais une autre forme de gouaille, pas de jeux de mots à tire-larigot mais des expressions bien senties, pas de digressions frénétiques mais des réflexions ponctuelles et venant à point nommé. Sans parler du final qui laisse pantois.

Le plus troublant réside cependant dans les coïncidences entre la fiction et la réalité. Frédéric Dard, originaire de Jallieu, a perdu la mobilité de son bras gauche suite à un accouchement difficile. Le petit garçon avec les mains sur les hanches sur la photo qui inspire Dejallieu, c’est lui. Au moment où il rédigea ce livre, en 1983, il se posait des questions sur son succès littéraire et vivait à Gstaad où se déroule la première partie de l’intrigue. Enfin, alors qu’il était en train d’écrire les affres subséquentes à la disparition de Dora, sa propre fille, Joséphine, a été enlevée contre rançon ! Heureusement, elle a vite été rendue à la famille, le kidnappeur arrêté et l’argent récupéré. Mais il y avait de quoi perturber et culpabiliser l’auteur, lui, si enclin à l’autoflagellation et qui n’était pas à son premier coup de prémonition ou, disons, de pressentiment dans ses écrits. Il interrompit son tapuscrit et eut le réflexe de le faire lire à un ami pour qu’il témoigne de l’invraisemblable rencontre entre l’écriture et l’événement2. Il hésita à le détruire et ne le garda qu’au nom des pages consacrées au petit garçon. Une petite année plus tard, rattrapé par l’appel de l’œuvre et le destin qu’il réservait à ses personnages, il a repris son récit, scindé en deux parties par une brève et pudique explication de cette irruption du réel.

Et il a abouti à ce que nous considérons comme un des meilleurs livres de Frédéric Dard, où il a mis « au travail toute son âme » et exprimé ses tourments existentiels, ses fantasmes et ses chagrins, de manière bien plus manifeste qu’à son habitude de les distiller subtilement ou grossièrement. Indépendamment de la part autobiographique, la lecture offre une impressionnante plongée dans les profondeurs humaines, dans les méandres des émotions et les tensions des relations.

 

  1. Ce livre fait partie des romans que Frédéric Dard aurait signé de son vrai nom mais que son éditeur a incité, à partir de 1979, à signrt de son pseudonyme le plus célèbre pour décupler les ventes.
  2. D’aucuns ne manqueront pas d’insinuer qu’il a organisé lui-même l’enlèvement pour se faire un coup de publicité.

Faut-il tuer les garçons qui ont les mains sur les hanches – San Antonio – Fleuve Eds – 1984

Catégories : Chronique

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