La nuit est encore jeune

La nuit est encore jeune

La chronique de Mathieu

Le collectif Catastrophe se manifeste comme un roboratif remède aux catastrophes qui se prédisent ou se préparent de toutes parts, à la catastrophe déjà à l’œuvre d’un monde qui court à sa perte. Il transporte comme une réponse au Camion de Marguerite Duras qui déjà remuait la fin du monde et les espoirs déçus :
« Ce n’est plus la peine de nous faire le cinéma de l’espoir socialiste. De l’espoir capitaliste. […] Plus la peine de nous faire le cinéma de la peur. De la révolution. De la dictature du prolétariat. De la liberté. De vos épouvantails. De l’amour. Plus la peine. […] On croit plus rien. On croit. Joie : on croit : plus rien. […] Plus la peine. Il faut faire le cinéma de la connaissance de ça : plus la peine. Que le cinéma aille à sa perte, c’est le seul cinéma. Que le monde aille à sa perte, qu’il aille à sa perte, c’est la seule politique.« 1

Le collectif Catastrophe s’est constitué en 2015 autour de l’écrivaine et journaliste Blandine Rinkel2 et du compositeur Pierre Jouan. Le groupe se prête d’abord à des expérimentations musicales et poétiques produites par le vaporeux dandy Bertrand Burgulat. Ce n’est pas là qu’il nous touche le plus.
Ce qui nous stimule et nous séduit, ce qui résonne avec ce que nous esquissons, c’est le livre publié par Catastrophe aux éditions Pauvert en 2017 : La nuit est encore jeune. Le collectif aussi. Nés dans les années 1990, ses membres sont venus au monde dans l’impasse, « réelle ou imaginaire », ont été biberonnés au désabusement et ont grandi au « Disneyland du désastre », annoncé ou réalisé : le bug de l’an 2000, la chute des Jumelles, la crise, la fin de la croissance, la canicule de 2003… « L’idée de progrès est morte à peu près quand tu es né ». Ces enfants pourtant allaient jouer et construire des cabanes éphémères dans les buissons du bout du bout de la rue sans issue où ils habitaient. Bien que les voisins les réprimandassent en arguant qu’il n’y avait rien à voir de l’autre côté, ils écartaient les branches en quête d’un passage secret. Une fois, ils croient avoir franchi la frontière et conservent de ce souvenir, sans doute inventé, l’envie et la volonté de deviner derrière les figures imposées par l’école et l’ancien monde, « un monde d’idées neuves qui fragilement, souvent la nuit, grandissait » (p. 47) et de ne jamais sous-estimer le coefficient de nouveauté des événements.

Le livre se présente comme une collection de textes collectifs à propos de la fin et de l’infini. En voyant la catastrophe comme un bouleversement qui ouvre à d’autres visions, l’apocalypse comme une révélation, l’enjeu majeur de l’ouvrage cherche donc à déjouer la fin du monde qui n’est que la fin de « leur monde » et dépasser le millénarisme. Celui de 2000 n’ayant eu l’effet que d’un pétard mouillé, le futur n’ayant pas été brutalement imposé, « il fallut s’y résoudre : il faudrait au présent le bâtir et l’autoriser » (p. 29) Un propos qui devrait nous titiller en pleine interminable pandémie et qui rappelle l’appel du manifeste Pays dans un pays : « il nous faut permettre à l’avenir de venir« 3

Cela demande de la créativité et des propositions inédites qui passent notamment par le langage. Le collectif Catastrophe propose des mots qui manquent à la langue tel que « infinir » : faire que les choses ne finissent pas, agir avec l’idée d’infini en tête. Et puisqu’il est de coutume de recourir à des mots en -isme pour caractériser un siècle, comme il y a celui du classicisme ou des totalitarismes, pour le XXIe, il se prononce pour « phoenixologisme », science de celles et ceux qui s’évertuent à renaître de leurs cendres.

Procédant par petites touches poétiques et par anecdotes évocatrices, le livre n’apporte pas de réponse ou proposition globale pour rendre l’avenir viable ou enviable. Il ne prône pas la révolution et n’élabore pas de projet pour sauver le monde. « C’est au-delà, au-dessus de nos forces. Mais peut-être tout de même : de jeunes soulèvements, de brefs royaumes, quelques expatriés qui se reconnaîtront entre eux » (p. 85) et se retrouveront dans des bars la nuit… Aux grandes solutions et résolutions, ils préféreront des esquisses vouées à un échec lumineux, le bricolage, l’entreprise du minuscule, « seul le détail compte » pour ne pas perdre ses moyens devant le général, pour transpercer le fatalisme. Cette conscience de la petitesse de leur perspective n’entraine néanmoins pas le relativisme de la vanité ou de la fugacité de toute chose ni de l’impossibilité de la communication et de la visée commune.4 C’est au contraire la discussion sans fin qui est encouragée, celle qui affronte le vertige d’avoir tort et génère une énergie folle. « Que nos doutes soient des trampolines plutôt que des sables mouvants. » (p. 139)

Leur énergie et leur détermination se nourrit de nombreuses références littéraires décisives telles que Musil et Modiano, Dostoïevski et Jankélévitch, Cocteau et Cortàzar, Pascal et Manchette, Bataille et Butor. Ici Sartre et Beckett : « nous ne voulons pas nous satisfaire de toucher le monde avec les yeux. Nous voulons le prendre à bras le corps et nous salir les mains. Nous voulons nous ruer tout entiers, sans condition, sur ce terrain de jeu tragique qu’est l’existence. Tenter nos propres combinaisons, rater et recommencer, rater encore et mieux, nous tromper vingt-fois peut-être, mais toujours nous sentir vivants. Nous voulons, fragilement, faire et prendre part. » (p. 73)

Pour autoriser l’avenir à venir, nous sommes ainsi invités à rire de nos résignations, explorer de nouveaux territoires, prendre des risques, assumer l’échec autant que le ridicule et surtout oser imaginer l’infini et nous mettre en mouvement. « …pour sentir le futur vivre en soi, nous avons besoin régulièrement, de lui donner rendez-vous. Convoquez les images qui guident. Celles d’un futur désirable qui, pareilles à une étoile du Berger, inspirent nos choix, nos actes, et nous dissuade de suivre tout ce qui passe comme de rester là, inertes, abrutis par le trop de réalité. »

Par-delà l’impasse, les soixante-six chapitres de La nuit est encore jeune sont numérotés par ordre décroissant. Outre la décroissance dans laquelle ils s’inscrivent, c’est une manière de signifier que nous nous rapprochons du début au fur et à mesure que nous avançons. Voici l’intitulé des chapitres qui sonnent le trois, deux, un, zéro de l’ouvrage : 3. Les vieillards extatiques 2. Promesses faites à nous-mêmes 1. Dans un futur proche 0. L’avenir est déjà là.

Et les derniers mots nous évoquent la philosophie de Hannah Arendt qui voyait en chaque naissance, un nouveau commencement, « un miracle qui sauve le monde » : « Ce qui naît repousse les bornes et les volontés d’en finir, ce qui naît n’en finit pas, jette les dés encore, propose, ailleurs et autrement, et dans la mélancolie des utopies défaites, dans la tristesse des mondes qui chaque jour meurent, nous puisons nos forces. L’avenir est déjà là, le nuit est encore jeune […] nous ne saurons jamais comment vivre, mais nous y mettrons toutes nos forces. Pour que notre dernier mot soit encore. » (p. 191)

  1. Marguerite Duras, Le camion, premier projet de présentation du film, Minuit, 1977, pp. 73-74.
  2. L’Abandon des prétentions, Fayard, 2017 ; Le Nom secret des choses, Fayard 2010.
  3. Actrices et acteurs des temps présents, Pays dans un pays – Un manifeste, éd. des Actes, 2018, p. 11.
  4. Nés après la chute du mur de Berlin, les membres du collectif n’ont qu’une idée morne du communisme. Ils n’en découvrent pas moins que d’autres communs sont possibles.

La nuit est encore jeune – Collectif Catastrophe – Pauvert

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